Autoportrait : Dictionnaire chimérique d’un réactionnaire alcoolique

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, nous vous proposons de faire connaissance avec un des participants de cet Atelier. Maicol Neves Leal se présente, à travers un lexique narratif un peu particulier… Bonne lecture !

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Lexique ordinaire et sensible d’un homme vulgaire et risible

Amour : Amour sans peine est comme plume sans encre. Tous deux volages et en manque, on en ressort chaque fois nu, complètement plumé.

Raymond Devos : Homme de vices et de formes.

Miroir : Roi de la rime, l’artiste infirme s’y admire.

Poème : Je t’aime toi, ta peau douce et les bas résille que tu portes pour tes poésies. On se croise, on s’embrasse sans que ce ne soit jamais plat. J’aime tes strophes et quand tu m’apostrophes. On s’enivre vers après vers, seul un public averti y verra la Vérité de tes yeux verdoyants. Ô combien j’aime quand tu m’assommes pour mieux m’aliter, voilà que tu m’enjambes. On se paronomase, je te demande de ralentir, toi et tes râles en tir qui me font frémir. On s’excite entre exclamations et interjections, c’est alors qu’au sommet de la diérèse, j’ouïs le cri de la mélancolie.

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Compte-rendu d’une Rencontre

Une rencontre naïve, celle d’un homme et d’une femme, tous deux à la dérive. Deux continents aux nombreuses failles sismiques.
Une impression vivace me reste et me berce les soirs mélancoliques,
Un souvenir qui pourtant m’agace.
J’ai couru tant de balcons et n’ai trouvé que des pigeons.
Un rodéo des cœurs pour un piteux Roméo,
Occupé jours et nuits à conter fleurette à Juliette.
Une carence nouvelle et incurable, affective.
C’est ainsi que les je t’aime se muent en invectives.
Une rencontre vaine ?

Le mal est venu d’on ne sait où. Je relis l’histoire à l’endroit comme à l’envers sans jamais m’en défaire, mon héroïne. Emprisonnée entre deux pages de ce livre que j’écris secrètement, cette vie aux jeux d’enfants.  On joue un moment puis on file, on s’enjoue et on se défile. Tout est vague et fluide. L’on se parle de Prague et de druides sans discontinuer. Ce tableau aux couleurs pastel me rappellent ton teint translucide et tes joues rehaussées par un rose cuisse de nymphe. Les accents nippons me font croire au souvenir éternel. Pourquoi ne serions-nous pas les prochains modèles immuables des kakiémons traditionnels ? Je m’évapore en idées, juste le temps de t’apercevoir, avant que la nuit ne nous emporte. Un monde merveilleux empli de façades ravalées à la chaux, des lapalissades révélées qui sonnent faux.

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Saudade

Assis sur un banc froid et encore humide, le regard traversant cette baie vitrée immense qu’est le ciel étoilé. Je me surprends à rêver. Les yeux sont écarquillés, les lunettes retirées en raison d’une légère buée encombrant le champ infini de cette table de billard inversée où, selon ce que me racontait mon grand-père, les gestes précis des queues sont comme des étoiles filantes. Avant que le système n’existe il faut qu’un coup primitif soit donné dans le triangle parfaitement ordonné, la casse, Dieu, Grand-Père, le chaos. Enfin, le billard que possédait « Grand-Dada » et qui lui servait à ses leçons était de ceux à poches.

« Alors voilà, les poches vont se remplir au fil de la partie à la façon des trous noirs. »

Comme j’ai pu l’ennuyer… les trous noirs me fascinaient. Ils avalent tout sans fin me disait Dada. Et puis savoir comment que c’est là-bas, ça m’émerveillait.

Sur son lit de mort je me mis à pleurer. D’un air maladroitement réconfortant : « tu peux enfin me dire hudada, je te promets de m’élancer tel un cheval fougueux à la crinière roide. »

Je lui fis comprendre que son jeu de mot était nul mais qu’il était exactement là pour ça. Face à l’inconnu on peut disserter longuement et partir à l’aventure en époussetant le veston de l’idéal ou accepter la vêture stupide des fantassins.

Grand-père avait raison, les trous noirs ça avale tout, même lui.

Hudada

Maicol Neves Leal

Photos : © geralt (banner), © Viviane Von Arx (inner 1), © Juan Manuel Vegas (inner 2)

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