BA7 – Critiques au bord de l’eau

Les étudiants de l’atelier d’écriture du BA7 de français moderne de l’Université de Genève s’attellent à l’exercice de la critique. Ce matin, deux nouveaux ouvrages vous sont présentés, avec l’eau au centre de l’attention : il sera question de noyade avec Samia Rouijel, et d’une ville portuaire algérienne avec Eric Senger.

Un plongeon vers la mort

« Quand elle rêve de son père, son souvenir est si précis qu’au réveil il lui faut quelques secondes pour réaliser qu’il s’agissait d’un songe. Une tristesse infinie l’envahit alors. … Une douleur inconnue face à laquelle elle n’a aucun repère auquel se raccrocher. » (p. 60)

Comment continuer après la mort d’un proche ? Et, surtout, comment survivre lorsque cette mort était désirée ? Telles sont les questions que soulèvent le tout premier roman signé par Jeanne Beltane : Les poumons pleins d’eau.

Grâce à son style à la fois vif et doux, presque sensuel, Beltane nous fait plonger dans son univers pour un voyage aux tréfonds du deuil. Nous suivons Claire, une jeune femme sur laquelle nous ne savons pas grand-chose, si ce n’est que son père s’est suicidé. Si l’absence de cadre spatio-temporel – nous ne connaissons ni le lieu, ni l’époque, ni même le nom des autres personnages – peut surprendre, il confère aussi au roman une portée universelle. La mort n’a ni nom, ni lieu ; seul importe le vide qu’elle laisse derrière elle. Cette absence de contexte met ainsi en relief les émotions puissantes du deuil présentes dans ce roman. Entre réflexion sociétale, philosophique et humour noir, le récit fait alterner deux voix, d’un chapitre à l’autre : celle de Claire, dans le monde des vivants, et celle de son père, dans le monde des morts. Là réside probablement le tour de force de cette œuvre puisqu’il nous permet d’accéder à l’inatteignable : les pensées d’un mort en réponse aux questionnements et à la souffrance d’une vivante.

Seul petit bémol, la fin qui propose une hypothèse sur la vie après la mort, mais qui s’avère être trop fantasque et fait perdre son souffle au roman. Le dénouement est, certes, original, mais trop peu vraisemblable et fait retomber la force émotionnelle de l’œuvre.

Samia Rouijel

Références :

Les poumons pleins d’eau, Jeanne Beltane, Ed. Equateur, 2022, 144pp.

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Turbulences au fusain

Le grand croiseur sort de la passe. Au moment où son agresseur devient visible à l’ouest, il fait feu de toutes ses pièces, exhalant des langues de feu, plus longues que les tubes de ses canons. Michel plaque ses mains sur ses oreilles… rien. Il écarte les mains de sa tête. La déflagration lui perce les tympans. Norbert et Michel s’aplatissent sur le sol en criant. (p. 84-85)

Paru aux éditions Encre Fraîche en 2015, L’enfant de Mers el-Kébir est le premier roman de l’auteure franco-suisse Sophie Colliex, qui vit et enseigne à Genève. Il est le résultat d’un important travail de recherche dans les archives de la Marine nationale française, travail qui a permis de construire le cadre de cette ville portuaire d’Algérie pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Entre 1939 et 1951, à travers les rues de cet ancien village de pêcheurs, à travers la construction du port militaire, les bombardements, et l’occupation par les Américains, il y a la famille d’Ambrosio. Il y a le frère, Joanno, et la sœur, Tessa, avec leurs peines et leurs bonheurs. Il y a Moman et Papa, pour qui traditions et coutumes sont comme un phare dans une vie devenue chaotique. Et l’on découvre surtout le petit Michel, incertain de sa place dans un monde qui change trop vite, et doué d’un talent artistique qui est la clé de son avenir et de son identité.

L’enfant de Mers el-Kébir, c’est un récit aussi inspirant et bouleversant que le sont ses personnages. Son écriture simple et fluide lui donne un rythme qui capte l’attention. Le sujet est traité avec un admirable respect, et sa gravité est contrebalancée par la légèreté et l’innocence qui émanent de Michel. Un touchant mystère entoure le petit, si bien filé dans la narration qu’il surprend, quoiqu’il puisse sembler après-coup évident. Mais la vraie pièce maîtresse de Colliex réside en cette peinture qu’elle brosse de Mers el-Kébir et de ses paysages, de cette petite ville d’Algérie, pleine de vie malgré les cicatrices qui la traversent.

Eric Senger

Références :

Sophie Colliex, L’enfant de Mers el-Kébir, Genève, Encre Fraîche, 2015, 309 p.

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