BA7 – Critiques autour des rapports filiaux

Les étudiants de l’atelier d’écriture du BA7 de français moderne de l’Université de Genève s’attellent à l’exercice de la critique. Ce matin, deux nouveaux ouvrages vous sont présentés, autour des rapports filiaux. D’abord, Benoit Aubry raconte la quête d’une narratrice dans les derniers jours de sa mère malade. Puis, avec Myriam Abou Zeid, découvrez deux récits parallèles, de l’enfance d’une fillette à la « mutation » d’une femme travaillant dans un fast-food…

Garder la vie

« La mort me tire par la manche. Il faut continuer à fixer les mots qui la gardent dans leur vie. » (p. 99)

Garder la vie : voilà toute la quête de la narratrice du roman de Nathalie Piégay, Le Caillou noir, dans la retranscription des derniers jours de sa mère malade.

Au chevet de l’être aimé naît une double agonie de la mère et de la fille, qui fait face aux instants surgissant du passé. Le basculement entre les générations connaît son paroxysme dans ce climat propice au souvenir : la contrariété maternelle à l’égard de la nouveauté se fait omniprésente ; habitudes, mimiques, paroles et évènements se succèdent pour tisser toute l’essence de la vie dans la dureté du drame, toute la simplicité de la vie quotidienne, vécue. Ce dépouillement transparaît jusque dans le style du récit : sans jamais s’adonner au pathos ou aux envolées lyriques, le discours expose la brutalité de la perte dans toute la violence de sa nudité.

Cette simplicité de l’écriture conduit toutefois à des phrases crues qui, si elles frappent par leur beauté, laissent parfois le lecteur seul dans la douleur. Sans bouée stylistique pour se rattraper, il convient d’être conscient de la force d’émotivité du livre avant de s’y plonger. Néanmoins, la douce résignation qui enveloppe les deuils attend celui qui arpente Le Caillou noir, où la beauté de l’existence est aussi célébrée : par le biais d’un paysage, d’une conversation ou d’un geste, la sensibilité de la narratrice jaillit silencieusement. C’est le fragment d’une vie, dispersé entre les pages, qui reflète dans sa singularité une épreuve incommensurablement difficile ; et qui étend sa force pour atteindre un lecteur.

Benoit Aubry

Référence :

Nathalie Piégay, Le Caillou noir : Récit, Éd. du Rocher, 2022, 240 p.

Transfuge de salle, mais pas de classe

Claire Baglin est l’auteure émergente que Les Éditions de Minuit ont décidé de publier pour cette rentrée littéraire. Dans son roman intitulé En Salle, deux récits sont mis en parallèle, mais traitent de façon analogue d’un même constat : celui de la violence du travail précaire et de l’impossibilité de sortir de sa condition sociale.

Un premier récit raconte l’enfance d’une fillette, entourée de son frère et ses parents, en insistant surtout sur l’euphorie de leurs repas dans les fast-foods sur la route de leurs vacances au camping. C’est le récit d’un père absent, travaillant à l’usine, et d’enfant dans l’impossibilité d’être heureux. En parallèle, l’histoire d’un autre personnage, ou peut-être est-ce le même, est racontée : celle d’une jeune femme nouvellement embauchée dans un fastfood, et dont on suit “la mutation”, entre son embauche et le poste le plus difficile à tenir, la salle.

Si l’alternance entre les récits ne se fait pas sans répétitions, ce parti pris de la double histoire semble toutefois légitimé par des transitions pertinentes. En outre, c’est peut-être entre ces deux récits que réside ce que le roman réussit de mieux :  insister sur la violence qu’est la précarité, et son caractère transgénérationnel. Si le discours politique sur la condition sociale est mis en avant, il n’empêche néanmoins pas l’élaboration d’une parole plus sensible, celle du souvenir. En salle relate, très justement et non sans émotions, la mémoire d’une enfance passée dans la pauvreté, marquée par le manque, mais aussi par l’inadéquation des parents… sans oublier la honte, et cette impression cuisante de n’être à sa place nulle part. Ces passages ont alors le courage d’évoquer des souvenirs intimes, partagés par beaucoup, mais dont personne n’ose parler, ou seulement en chuchotant : ceux de la précarité.

Myriam Abou Zeid

Référence :

Claire Baglin, En salle, Paris, Éditions de Minuit, 2022, 158 p.

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