D’après photographie : Un « ça-a-été » dans un café

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propose un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Louise Glatz vous fait voyager dans une photo… une photo que vous imaginerez à travers son texte ! Vous avez rendez-vous dans un café…

* * *

Un « ça-a-été »[1] dans un café

Une photo noir et blanc. Une ouverture, un temps d’exposition, une balance des gris. Clic. Un instant, un sentiment de vie devenu immobile, figé, immortalisé pour toujours. Des chaises, dont on ne voit que le dossier, sur lesquelles des hommes, des femmes se sont assis, pour un rendez-vous, pour boire un café, un thé, pour attendre un ami, pour se reposer un instant. Des voitures qui se reflètent dans la vitre. Des voitures parquées pour la nuit, pour la soirée ou peut-être pour la semaine. Et Elle. Elle derrière la vitre. N’importe qui aurait paniqué, suffoqué, pleuré. Mais elle, non. Elle n’a rien dit. On lui a demandé si elle voulait qu’on appelle quelqu’un. Elle a secoué la tête, elle a récupéré son sac sous les yeux désolés, affligés du médecin. Elle a quitté l’hôpital sans un mot. Seulement avec les siens. Ceux qui se terminent par x. Les maux qui finissent en croix. Ça la fait sourire. Elle aime les livres, elle aime les phrases qui sonnent, elle aime la vie mise en mots. Elle a aimé dévorer les histoires des autres. Maintenant c’est un peu la sienne qui devient roman. Elle s’est assise dans le premier bistrot et a commandé un café. Elle est restée là à regarder la rue se vider, la vie s’en aller. Elle n’a pas remarqué la photographe de l’autre côté de la vitre. Ni entendu le ‘clic’ lorsqu’elle l’a immortalisée. Lorsqu’elle a capté l’instant. Elle était déjà loin, perdue dans ses souvenirs. Elle n’a pas peur de mourir. Non, ça elle le sait depuis qu’elle est née : sa vie sera plus courte que celle des autres. C’est de mourir sans avoir vécu qui lui a toujours fait peur. Mais là, personne ne pourra dire qu’elle n’a pas vécu. Sa vie a été aussi lumineuse que le reflet des lampes dans la vitre derrière laquelle elle se trouve. Par bribes, par éclats. Elle a vu, fait, ressenti certainement plus que n’importe qui sur cette terre. Elle en est sûre. C’est sa vie, ça l’était. C’est la seule qu’elle ait connue et elle l’a aimée. Elle sourit en repensant à chaque personne, à chaque paysage, à chaque éclat de rire, à tous ces moments de partage, de bonheur, d’émotion que personne ne pourra jamais lui reprendre. Elle a vécu, elle peut le dire. Elle a vécu en sachant que chaque jour pouvait être son dernier. C’est cette mélancolie qu’a captée la photographe, cette tristesse, sublime, cette profondeur, cette intensité troublante qui se lit sur le visage de cette femme seule, attablée dans un café. On ne voit qu’elle et ses souvenirs, qui se reflètent sur la vitre. Des moments passés, gravés. Ces moments qu’on ne peut plus changer. Eclats de mémoire qui appartiennent au passé. Éclats de miroir recomposé comme un filtre entre elle et l’objectif. Seule l’image demeure, fixe, saisie, immobile. Le temps finira peut-être par en corner les bords ou en jaunir légèrement la surface, peut-être même qu’un jour quelqu’un, maladroit, renversera son café dessus. Mais pour le présent, là, au moment du déclenchement de l’obturateur, à la seconde où l’œil de la photographe suspend le temps, ses souvenirs ne sont ni cornés, ni jaunis. Ils sont gais, rassurants, émouvants, rafraichissants et apaisants. Et elle, elle est calme, immobile, derrière sa vitre, attablée seule dans un café, peut-être déjà partie pour un autre monde.

Louise Glatz

Ce texte est tiré de la volée 2019-2020, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

 Photo : ©Daria-Yakovleva

[1] Roland Barthes, La chambre claire.

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