Éditions Nouveau Monde : « Oberour ar maro » (Chris B. Honspacq) (partie 2)

Le Collectif Nouveau Monde a vu le jour en octobre 2010. Son objectif : donner la parole à des artistes méconnu·e·s mais talentueux·ses, et leur permettre de se faire davantage connaître du public. En 2012, la revue littéraire Nouveau Monde, spécialisée dans les littératures de l’Imaginaire, a pris son envol : 14 numéros, 4 hors-séries, 296 nouvelles publiées, des tonnes d’illustrations et des milliers de pages… la revue a tiré sa révérence en 2018. Son blog, quant à lui, a porté des dizaines de matchs d’écriture, 6 tournois des nouvellistes, 2 tournois des illustrateur·rice·s, des centaines de nouvelles, des dizaines d’auteur·rice·s, des amitiés et des projets professionnels.

Comment reprendre une vie « normale » après cette odyssée ? L’équipe de Nouveau Monde n’a pas voulu s’arrêter là : l’idée d’un site littéraire collaboratif a germé peu à peu, jusqu’à accoucher d’Un Monde de Mots en 2018 et, dans la foulée, d’une anthologie parue en format numérique et papier.

Puis vint l’année 2020, si étrange et anxiogène… L’heure était venue de donner vie à Légende, la revue des Mondes et Merveilles SFFF, une revue littéraire SFFF (Science-fiction, Fantastique, Fantasy) qui publie désormais de manière apériodique des nouvelles, chroniques littéraires, interviews, conseils d’écriture et de publication. Elle a pour mission la promotion des auteur·rice·s des littératures de l’Imaginaire, la mise en lumière de talents inconnus… mais propose aussi de nombreux défis d’écriture.

L’intégralité des textes de Nouveau Monde et Légende e à retrouver sur leur site respectif.

L’autrice du jour

Lectrice invétérée, Chris B. Honspacq a commencé à poser des mots sur le papier vers l’âge de douze ans. Ce n’est que bien plus tard qu’elle a décidé de partager ses écrits. Et c’est désormais à dos de dragon qu’elle parcourt les plaines de Seine-et-Marne, le pieu à la main qu’elle sillonne les rues la nuit, quand elle ne court pas à travers bois au milieu des créatures de toutes sortes…

Parmi ses écrits, vous pouvez retrouver entre autres : « Dernier délai » (nouvelle publiée chez L’Imaginarius en 2013), « Le goût du sang » (nouvelle dans le webzine Corbeau, 2014), « Fuir » (nouvelle dans Créatures des Otherlands 2, éd. Otherlands, 2015), Les monstres sont lâchés (recueil de nouvelles, L’Ivre-Book, 2017), Des rêves et du sang (roman, Mots en Flots, 2018)… et de nombreux autres textes encore !

Suivez son travail sur SON SITE !

* * *

Oberour ar maro (partie 2)

Après avoir fourré son bas de pyjama roulé en boule au fin fond de son sac de voyage, Martin s’était couché pour passer un reste de nuit agité, le sommeil le fuyant ou bien l’emportant dans un tourbillon d’images macabres. Il se leva et se prépara avec des mouvements d’automate, les paupières lourdes et le cerveau dans le brouillard. Quand il descendit prendre son petit-déjeuner, il trouva la salle à manger plongée dans un silence lugubre. Sa mère le cueillit au bas des marches pour lui chuchoter à l’oreille :

— La grand-mère est décédée, surtout, tiens-toi sage.

Sous le choc, il l’accompagna d’un pas traînant jusqu’à la grande table et s’installa à côté de son frère.

— Elle avait raison, lui murmura-t-il sourdement.

— Sois pas stupide, elle avait au moins deux cents ans… Et puis, elle a dit que ce serait l’un de nous qui mourrait, je te rappelle.

— Oui, mais elle aussi avait entendu la charrette…

— Les garçons, taisez-vous, souffla leur père.

Les deux frères se tinrent cois jusqu’à la fin du repas. Trop préoccupé par son aventure nocturne et la mort de la vieille femme, Martin ne pensa pas à se plaindre en apprenant le programme du jour : promenade en forêt et visite d’églises. Il explora celles-ci avec indifférence et ce n’est que lorsqu’ils examinèrent un ossuaire qu’il s’anima. Surplombant le bénitier, un squelette était sculpté, un dard entre les mains. Une inscription qu’il n’arrivait pas à déchiffrer était visible juste en dessous.

— Qu’est-ce qu’il y a de marqué, là ? demanda-t-il à son père en posant un index sur les lettres en relief.

— Heu…

— « Je vous tue tous », dit une voix derrière eux, qui fit tressaillir Martin.

Ils se retournèrent et virent un homme âgé leur sourire, ses iris bleus délavés dépourvus d’expression.

— Me a lazh ac’hanoc’h holl, ajouta-t-il doucement, comme pour lui-même, mais Martin eut l’horrible impression qu’il s’adressait spécifiquement à lui.

— C’est du breton ? interrogea le père avec intérêt.

— Oui, « Me a lazh ac’hanoc’h holl » : « Je vous tue tous », acquiesça l’autre.

— Et le squelette, il représente quoi ? s’enquit Martin d’une voix blanche et presque inaudible.

— Oberour ar maro.

— Et… euh… ça veut dire quoi ?

— L’ouvrier de la mort… l’Ankou, comme on l’appelle par ici.

— Merci pour votre amabilité et bonne journée, salua le père, tandis que Martin fixait le vieillard à la tignasse immaculée, les traits décomposés.

Le bonhomme hocha la tête et s’éclipsa, disparaissant dans leurs dos aussi vite qu’il était apparu. Les jambes cotonneuses, Martin s’appuyait contre le mur pour se maintenir d’aplomb, la sentence séculaire se répercutant à l’infini entre les parois de son crâne. Clément pouvait dire ce qu’il voulait, il y avait trop de coïncidences pour que les événements de la nuit ne soient qu’une simple blague. Il allait mourir avant même d’avoir atteint ses treize ans ; ce n’était que dans deux semaines, et il n’aurait jamais l’occasion d’avoir entre les mains la nouvelle Nintendo qu’on lui avait promise. Il lui semblait évoluer en plein cauchemar. Et il redoutait le retour de la nuit comme si Freddy Krueger lui-même allait se présenter à lui pour le déchiqueter. Il supplia bien ses parents de rentrer à la maison – en omettant d’expliquer les raisons de cette nécessité absolue, vu qu’ils n’y auraient pas crues –, mais ils furent intraitables et lui ordonnèrent de mettre un terme à ses enfantillages. Tant pis pour eux, ils auraient sa mort sur la conscience ! N’empêche que ça ne le consolait pas pour autant. Et à l’heure du coucher, il aurait bien aimé avoir quelques années de moins pour aller se glisser dans leur lit ; faute de mieux, il se coula dans le sien et se pelotonna sous les couvertures.

L’Ankou arrivait sur la pointe des pieds et le secouait par l’épaule. « Réveille-toi ! » lui marmottait-il. Sa voix lui était bizarrement familière. Et elle ne collait pas au personnage. C’était plutôt… « Martin, réveille-toi ! » Le garçon ouvrit les yeux brusquement. Son frère, penché sur lui, arrêta de le ballotter.

— Ah ! ça y est, quand même ?!

Martin frotta ses paupières gonflées de sommeil.

— Qu’est-ce qu’il y a ? balbutia-t-il d’une voix pâteuse.

— T’entends pas ?

Son cadet écouta, bien qu’encore ensommeillé et un brin agacé par ce réveil impromptu. Wik wik wik… L’affreux grincement transperçait la nuit. Il en eut la chair de poule.

— Il est encore là ! s’exclama-t-il, désormais bel et bien éveillé.

— Ouais, et cette fois, on va aller le démasquer.

— T’es pas fou ?

— Quoi ? T’es trop couard ?

Martin détestait quand son aîné insinuait que c’était un froussard ; du coup, ça l’incitait à jouer les bravaches, et il aimait encore moins. Parfois, il préférerait être fils unique. Sans un mot, il descendit du lit et s’habilla à la hâte. Clément récupéra sa lampe torche posée sur la table de nuit et leur éclaira le chemin. Ils sortirent sans rencontrer quiconque. Le bruit lancinant continuait de trouer le silence nocturne. Il se rapprochait, quoique du côté opposé à la veille. L’adolescent s’engagea sur le sentier sans s’assurer que son frère lui emboîtait le pas, probablement convaincu qu’il ne resterait pas en arrière. De nouveau, ils se dissimulèrent aux abords d’un champ de maïs pour attendre la venue de la charrette. Quand elle déboucha sur le chemin, Martin s’aplatit au sol en retenant son souffle. Un rayon de lune s’accrocha aux sombres formes avant que l’obscurité ne les engloutisse, l’astre soudain recouvert d’un noir linceul. Le cœur de Martin s’emballa.

— On va attendre qu’ils soient passés et on les prendra à revers, expliqua Clément dans un murmure.

— Et après ?

— Après, je saute sur le chariot et j’arrache le masque du crétin qui se prend pour la Mort.

— L’Ankou, corrigea Martin machinalement.

— S’il le faut, tu feras diversion auprès des autres pour que je puisse l’approcher.

Bah voyons. Martin n’avait aucunement envie de bouger de là où il était et encore moins de se faire remarquer. En plus, la stratégie de son frère était loin de lui paraître optimale. Surtout s’ils avaient vraiment affaire à l’ouvrier de la Mort… Ce dont il ne doutait pas. Lorsque la lune reprit emprise sur la nuit, la charrette était vide ; seuls les deux hommes à pied étaient présents. Martin cessa de respirer. Affolé, il scruta les alentours, sans trouver l’ombre du faucheur d’âmes.

— Il n’est plus là, s’étrangla-t-il en tirant sur la manche de Clément sans cesser de fouiller en vain l’obscurité.

Son frère ne répondit pas, tout aussi troublé, à n’en pas douter. Peut-être avait-il enfin réalisé que ce n’était pas de la rigolade… Il se tourna vers lui et sentit ses cheveux se hérisser. Deux points incandescents le fixaient. Il lança un hurlement muet, alors que la face squelettique à la chair putrescente se rapprochait de la sienne. Une odeur de décomposition agressa ses narines à lui en donner la nausée. Les dents dénudées offraient un sourire éternel à vous glacer les sangs. Du nez ne restait que deux trous entre des pommettes pourrissantes. Le vent faisait voleter les cheveux blancs sous le grand chapeau noir en une danse diabolique. Martin lâcha avec horreur le pan du manteau qu’il agrippait encore et se leva d’un bond. C’est alors qu’il aperçut Clément : il était sur le chemin, poursuivant discrètement, le dos courbé, le chariot replongé dans la pénombre. Il voulut l’appeler, toutefois, la créature projeta une main en avant, aussi vif qu’un cobra, et le saisit à la gorge. Le garçon se débattit en gémissant tandis que les doigts se resserraient, impitoyables, et le soulevaient de terre. L’air commença à lui manquer, des larmes poignirent à ses yeux.

— Hé ! Ça va pas la tête ?!

Martin n’avait jamais été aussi content d’entendre la voix de son frère ; mais le soulagement de le savoir tout près le disputa à la terreur quand il vit la tête du faucheur virer à cent quatre-vingt degrés pour regarder qui osait le déranger. Il entendit Clément jurer abondamment. Cette fois, il avait dû comprendre de quoi il retournait. Tout en continuant de tenir l’enfant, le corps du monstre pirouetta et lança sa lame dans la direction de l’adolescent. Clément esquiva de justesse.

— Lâche mon frangin, foutu épouvantail ! siffla-t-il en se mettant hors de portée.

Le serviteur de la Mort ricana. Un rire à faire dresser les cheveux sur la tête ; Martin en avait des frissons sur toute la peau. Clément se mit à balancer des pierres alors que l’Ankou s’avançait sur lui. Une grosse l’atteignit à l’épaule et son étau se desserra ; Martin se débattit violemment pour se libérer et tomba dans le fossé, abasourdi d’avoir réussi. Libre !

— Va-t-en ! cria Clément tout en arrosant la créature de cailloux.

Le garçon obtempéra, remontant le petit fossé pour s’élancer sur le sentier. Alors qu’il tournait à un angle, il se retrouva nez à nez avec l’un des hommes du chariot. Il vit alors clairement son visage et il ne semblait pas plus vivant que lui était mort. Des yeux vides le fixèrent, dans une figure parfaitement atone. On aurait dit un zombie tout droit sorti d’un film de Romero. Et il ressemblait à s’y méprendre au vieil homme rencontré près de l’ossuaire. Le mort-vivant fit un pas vers lui, la main tendue. Martin se sauva en hurlant. Il fila à l’aveuglette. Plusieurs fois, il chuta, avant de parvenir au pied d’une grange. La porte était ouverte et il s’engouffra dans le bâtiment, pour refermer promptement derrière lui et coincer le battant avec une cale. Il grimpa les barreaux d’une échelle qui menait à un étage où était entreposé du foin, et la tira tant bien que mal tout en haut. Pantelant, il s’effondra dans l’herbe coupée, le cœur cognant à tout rompre.

« Merde, merde, merde… » pensa Clément en reculant, lui qui avait cru à une mise en scène, une espèce d’attrape-nigaud pour touristes, il s’était fourré le doigt dans l’œil, et jusqu’au coude même, parce que ce qui lui faisait face, ça ressemblait pas à un simple gars avec un masque ou du maquillage, même extrêmement bien fait, car qui irait jusqu’à faire du mal à un gamin ? À moins d’être tombés sur une bande de gros malades… Mais alors que la Mort – enfin un truc de ce genre – avançait vers lui, avec sa face endommagée, ses bouts de peau qui pendouillaient, ses morceaux d’os apparents, sa peau bouffée par la pourriture et ses yeux brillants comme deux étoiles maléfiques, il avait bien du mal à croire qu’il ne s’agissait que d’un déguisement, même sous le seul éclairage de la lune. D’autant plus qu’une sale odeur s’en dégageait. Et puis, le coup de la tête qui tourne comme un hibou, comment ils auraient pu réussir un truc pareil ? C’était donc pas que des bobards que la vieille avait racontés. Du coin de l’œil, il avait suivi les déplacements de Martin et maintenant qu’il avait disparu, hors de portée, il était temps que lui aussi prenne le large. Surtout qu’il n’avait plus de pierres sous la main à balancer et que la créature avançait désormais plus vite, levant sa faux dont il n’avait même pas été foutu de monter la lame dans le bon sens. Sans attendre qu’il l’abatte, Clément sauta la fosse et courut sur le chemin. Malgré son corps décharné, l’autre le poursuivait avec rapidité et agilité. L’adolescent perçut le frôlement de la lame dans son dos ; il cria un « Putain ! » qui aurait fortement été réprouvé au sein de la cellule familiale – d’autant plus si son frangin avait été dans les parages –, et accéléra l’allure. En arrivant à hauteur du chariot, il se jeta dessous, s’écorchant les paumes sur les cailloux et jurant de plus belle. La créature s’accroupit et se pencha avec une souplesse qui n’était pas en accord avec son physique délabré, et les yeux luisants dépourvus d’expression firent frémir Clément. Il roula de l’autre côté du chariot et buta contre quelque chose : une paire de pieds. Son regard remonta vivement le long du pantalon, puis du gilet que surmontait une tête aux traits d’une inertie presque effrayante. C’était l’un des types accompagnant le copain de la Mort ; malgré son aspect intact, il avait l’air moins tonique que son maître. Clément le poussa pour s’extirper de sous le véhicule et l’autre se contenta de reculer sans résister. Il s’était à peine relevé que l’Ankou – ça y est, le nom lui était revenu ! – avait bondi à l’arrière du chariot en brandissant sa faux. D’un geste, il projeta la lame en direction de l’adolescent. Clément se baissa de justesse ; il la sentit effleurer sa tête, déplaçant l’air et faisant s’agiter ses cheveux ; l’arme aiguisée avait dû faire quelques morts parmi eux au passage, car il était sûr d’avoir manqué de peu être scalpé. Derrière lui, le compagnon de l’Ankou avait eu moins de chance : celui-ci lui avait dessiné une jolie ligne sombre en travers du cou, genre collier de la mort, qui se para rapidement de gouttes sanglantes telles des pampilles de rubis. Et quand Clément le bouscula pour se sauver, la tête partit en arrière ; on aurait dit la version macabre d’un distributeur Pez avec un geyser de sang au milieu à la place des bonbons rectangulaires habituels. Avoir pratiquement décapité son camarade ne sembla pas émouvoir l’Ankou qui n’eut pas un regard pour le corps qui bascula très lentement en arrière, sans doute entraîné par le poids de son crâne. Clément n’attendit pas de voir combien de temps il mettrait à s’écrouler pour détaler. Mais à peine eut-il amorcé sa course qu’il s’arrêta pour s’approcher au plus près de la créature, mu par une brusque inspiration : c’était à distance qu’il était vulnérable, car à moins de deux mètres, l’autre ne pouvait manier sa faux correctement pour l’atteindre, la hampe trop longue le handicapant. Et puis, quitte à endurer un tête-à-tête avec cette espèce de mort-vivant, autant arrêter de se comporter comme un lâche et en profiter pour essayer de le démolir ; vu qu’il était à moitié pourri, ça devrait pas être si difficile, non ? Pour un peu, il aurait presque cru que son subit changement de comportement avait décontenancé l’être légendaire qui marqua une pause, dans une immobilité parfaite, avant de sauter du chariot. À peine eut-il touché le sol que Clément s’élança, tête la première ; il percuta la poitrine osseuse, l’envoyant à terre. Négligeant la douleur qu’avait provoquée le choc, il se jeta sur lui et s’agrippa au cou grêle, ses doigts s’enfonçant dans une matière spongieuse qui lui donna envie de dégueuler son dîner. Il ne savait pas vraiment ce qu’il faisait : Était-il possible d’étrangler une chose pareille ? Peut-être pas… mais décoller la tête du corps, ça, ça devait être faisable. Il se mit à serrer tout en poussant de toutes ses forces juste sous le menton. Il entendit des bruits écœurants de déchirements, de craquements, tandis que les yeux à la brillance surnaturelle étaient rivés aux siens. Les mâchoires aux dents saillantes s’ouvraient et se fermaient comme si l’Ankou manquait d’air, quand il délaissa tout à coup sa faux pour refermer ses doigts squelettiques sur le cou de l’adolescent. Clément eut l’impression que les phalanges s’incrustaient dans sa peau, appuyant à l’en étouffer. Il lâcha prise et s’accrocha aux poignets sur lesquels il tira tout en happant l’air désespérément. Un instant, il fut pris de panique, un instant, il fut sur le point de laisser tomber toute résistance, avant de retrouver un élan de combativité : ce n’était pas ce vieux débris qui allait avoir raison de lui ! Il saisit alors la chevelure blanche à pleines mains et se mit à cogner le crâne de l’Ankou sur le sol caillouteux avec toute la rage et toute la force qu’il lui restait. Au bout d’un moment, la créature émit un drôle de son, comme le souffle s’échappant d’un pneu percé, et son étreinte perdit de la vigueur. Clément s’arracha aux doigts étrangleurs et cette fois, il déguerpit – enfin, il s’éloigna d’une démarche zigzagante et flageolante en manquant de s’effondrer tous les trois pas. Il reprit néanmoins petit à petit du poil de la bête et finit par gagner les abords du champ. Il se risqua alors à regarder derrière lui et vit l’Ankou se soulever à moitié, ses mains tâtonnant le sol comme s’il était désorienté. Après s’être effondré dans le fossé dont il avait oublié la présence, Clément s’enfonça à travers les hautes rangées de maïs pour y disparaître.

Lorsque Martin se fut un peu calmé, il se força à jeter un œil par une lucarne. Le vent avait chassé les nuages et délivré la lune. Il ne le vit pas tout de suite, mais de l’autre côté du chemin, sur un monticule terreux, se tenait le serviteur de la Mort ; sa tête pivotait sur elle-même, telle une girouette, balayant du regard plaines et champs, en quête de sa proie. Martin se ratatina. Où était Clément ? Il entendit la porte remuer. Sa respiration se suspendit. Tremblant, claquant des dents, Martin se redressa un peu pour guigner à travers la fenêtre. Le faucheur d’âmes n’avait pas bougé, mais sa tête s’arrêta soudain de tourner pour fixer la lucarne. Martin se baissa d’un coup et déglutit péniblement. Il avait dû le voir, il en était sûr. En bas, la porte céda. Il sauta dans le foin, s’y enfouit avec le fol espoir de n’être pas plus facile à découvrir qu’une aiguille.

— Martin, t’es là ? s’inquiéta la voix enrouée de Clément.

Le garçon jaillit de sa cachette. Son soulagement de savoir son frère en vie fut de courte durée en pensant à l’Ankou sur sa butte. Il repoussa l’échelle et la fit glisser en contrebas.

— Monte ! Vite ! enjoignit-il à son aîné.

Mais à cet instant, la porte s’écarta avec fracas. Un flot de lune se déversa dans la grange. Sur le sol, une ombre se découpait, allongée et gigantesque, le contour de la faux inversée effleurant les talons de Clément. « Monte ! » hurla Martin, agenouillé au bord du fenil. L’ouvrier de la Mort était cependant déjà à l’intérieur et, d’un mouvement circulaire, il entailla la poitrine de l’adolescent de la pointe de sa lame. Un sillon foncé se dessina sur la chemise. Clément hoqueta en portant les mains à sa plaie.

— Remonte l’échelle ! cria-t-il en reculant pour se garantir de l’arme.

Les mains tremblantes et la peur lui ôtant ses forces, Martin n’arrivait pas à la tirer. Son frère disparut à ses yeux, pour s’enfoncer dans le bâtiment qu’occupaient divers engins agricoles. Clément était blessé ; cette fois, il ne s’en sortirait pas… Il ne pouvait pas l’abandonner sans rien faire ! Des larmes d’effroi et d’impuissance ruisselèrent sur ses joues. Il descendit peureusement les échelons. Le faucheur et sa victime étaient masqués par une moissonneuse-batteuse. Il s’approcha en catimini et s’empara au passage d’une hachette qui traînait au milieu d’autres outils. Il se cramponna au manche comme à une bouée de sauvetage. Clément était acculé. La haute stature de l’Ankou le soustrayait à sa vue, mais il entendait sa respiration saccadée. La faux se leva, prête à frapper, alors Martin chargea en beuglant pour se donner du courage. La tête vira et les yeux l’épinglèrent au moment où la hache s’abattait et la tranchait ; elle sauta, le chapeau vola, mais le corps resta debout, immobile. Une poignée de secondes s’écoula, puis celui-ci se retourna. À pas hésitants, il rejoignit son crâne qui avait roulé à plusieurs mètres et reposait de côté, la bouche entrouverte et les prunelles toujours rivées sur le garçon qui gémit, les lèvres tremblotantes. D’une main, le corps récupéra sa tête et la reposa entre ses épaules.

— Fichons le camp d’ici ! enjoignit Clément à son frère en l’empoignant par le bras.

— Il va continuer de nous traquer… répliqua Martin, tétanisé.

Le désespoir l’envahissait, chassant toute volonté de survivre. Il était trop épuisé, trop terrorisé, et ils n’avaient aucune chance de s’en sortir. Clément le secoua pour lui faire reprendre ses esprits et une idée vint à celui-ci. Le serviteur de la Mort leur avait tourné le dos afin de reprendre son couvre-chef, et en deux enjambées, il l’atteignit, son briquet à la main. D’un coup de pouce expert, il fit rouler la molette et une longue flamme se rua à l’assaut du manteau miteux. Le feutre entre les doigts, la créature se redressa subitement, mais Clément lui embrasait déjà les cheveux. L’Ankou fit volte-face avec une vivacité surprenante. L’adolescent se replia sans cesser de le garder à vue, tentant d’éviter la faux qu’il lançait vers lui, mais la créature, rapide et habile, lui entailla le bras. Son pied heurta un objet et Clément culbuta. Le faucheur fut sur lui en un clin d’œil. Des flammèches couronnaient sa tête et l’on aurait dit le diable tout droit sorti de l’enfer. Une odeur de chair brûlée emplissait l’air. Martin apparut soudain derrière lui, un bidon à la main. « Attention ! » prévint-il. Clément comprit et roula sur le côté, Martin aspergeant d’essence leur ennemi. Le manteau de l’Ankou s’embrasa d’un coup, l’enveloppant d’une cape flamboyante. Martin courut aider son frère à se relever et ils détalèrent vers la sortie. Derrière eux, le squelette persistait à les suivre, le feu gagnant tous ses membres, le manche de la faux s’enflammant à son tour. Un sifflement suraigu vrilla l’air, s’échappant de la bouche où dansaient des langues de feu, les jambes flanchèrent et la créature tomba à genoux. La fraîcheur nocturne accueillit les frères et se plaqua sur leur peau trempée de sueur. À quelques mètres, se dressait l’un des compagnons de l’Ankou. Son regard vide allait au-delà d’eux, contemplant l’entrée de la grange. Les bras ballants, il n’esquissa pas un mouvement pour tenter de les retenir. Les deux garçons déguerpirent sans demander leur reste.

Martin se réveilla, les vêtements humides de transpiration. L’aube naissante peinait à filtrer à travers les volets. Clément entra doucement, alluma la lampe de chevet et s’assit sur le lit. Il avait une mine étrange et un sérieux inhabituel.

— Toi aussi, tu l’as vu, hein ?

— L’Ankou ? Dans mon rêve ?

— Ce n’était pas un rêve…

Il ôta son haut de pyjama ; une trace, comme une écorchure, zébrait son torse, et une autre, plus marquée, sillonnait son bras gauche. Martin ouvrit de grands yeux.

— Tu l’as vu me frapper, n’est-ce pas ? interrogea encore Clément.

Son frère acquiesça d’un hochement de tête.

— Tout était bien vrai, alors… conclut ce dernier avec crainte.

— Oui, mais on l’a vaincu… et on a survécu ! s’exclama Clément, en serrant l’épaule de son cadet, un sourire à demi triomphant sur les lèvres…

Tandis que dans la pénombre moribonde, une forme décharnée rôdait, silencieuse et persévérante, les yeux étincelants rivés sur la fenêtre aux volets clos.

Chris B. Honspacq

Cette nouvelle a été publiée en août 2016 dans le Livre 1 du 3e numéro de la revue Nouveau monde. Ce livre est à retrouver à l’adresse suivante : https://ymagineres.wixsite.com/galerienouveaumonde/nm3—livre-1-telechargement

« Oberour ar maro » est également à lire sur les pages des éditions Nouveau Monde : https://editionsnouveaumonde.wordpress.com/2021/12/21/oberour-ar-maro-de-chris-b-honspacq/

Photo (couverture) : © Pascal Vitte

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