Et la Marmite se brisa : épisode 33

Vous aimez les enquêtes et les énigmes ?

Vous rêvez de courir après les meurtriers, d’élucider des crimes, d’être aussi habile que Sherlock Holmes, aussi perspicace qu’Hercule Poirot ? Les interrogatoires ne vous font pas peur et les indices, c’est votre rayon ? Bienvenue dans Et la Marmite se brisa, une fabuleuse enquête de Miss Apfel !

Et la Marmite se brisa est un nouveau récit participatif lancé par La Pépinière à l’automne 2020. Entre le feuilleton et le cadavre exquis littéraire, nous avons réuni des autrices et auteurs de tous bords : amateur.trice.s, confirmé.e.s, déjanté.e.s, sérieux.ses, jeunes ou plus âgé.e.s… Après le succès de nos récits participatifs précédents (Du jardin au balcon et La Geste d’Avant le Temps), les voilà prêt.e.s à s’embarquer pour une nouvelle aventure, sans savoir ce qui les attend. Cap sur le polar helvétique !

Pour cette première aventure de Miss Apfel (qui évoque bien sûr la Miss Marple d’Agatha Christie), plongez dans les secrets historiques de Genève…

Alors, ça vous tente ?

Retrouvez le début du feuilleton ICI !

* * *

Épisode 33 : Michel Grizouille

Trappon de Joseph.

Le 12 décembre, 02h00.

« Oui, c’est leur rencontre qui m’a mise sur la piste du groupe, il y a six mois ! Je suis vraiment tombée par hasard sur eux… François Loiseau et Paul Dormeur étaient tranquillement attablés au Café Papon, pendant que je prenais mon café. Ces imbéciles se sont même appelés par leurs noms, c’était facile de faire le lien, du coup. C’est quand Dormeur est sorti du bistrot que j’ai repéré le tatouage sur la main de Loiseau… l’aigle et la clef, tatoués à même la peau. Dormeur, j’étais certaine de le croiser aux Archives : il avait l’allure d’un prof… d’un chercheur… ou d’un écrivain. Eh bien ça n’a pas manqué ! Il a débarqué peu de temps après, pour étudier les plans des anciennes fortifications de la cité-forteresse qu’était Genève, avant la démolition des remparts de la fin du XIXe siècle. C’était pour son prochain roman, à ce qu’il a dit. La suite, tu la connais, bien sûr… »

Joseph acquiesce : évidemment qu’il la connaît, la suite – la décapitation de Paul Dormeur n’a pas été une partie de plaisir, mais il est plutôt fier du travail accompli. Il faut dire que, pour ce premier crime, Cathy avait vu grand pour la mise en scène. À cheval sur un canon, en pleine Vieille-Ville, songe Joseph avec un frisson, fallait y penser. Cette nana-là, y’a plutôt intérêt à se la mettre dans la poche : un de ces jours, fidèle membre de l’Ordre ou pas, Joseph se dit qu’elle pourrait la lui faire à l’envers, histoire de protéger ses arrières.

Il n’est pas sûr que ça lui fasse très plaisir.

Dans la garçonnière où Joseph reçoit discrètement ses petites chéries, comme il les surnomme, appelée trappon dans l’ancien jargon des notables genevois du XXe siècle, Cathy lui raconte sa rencontre fortuite avec Paul Dormeur. Dire qu’il n’a fallu que six mois à l’archiviste pour mettre en place son diabolique plan de vengeance… Joseph frissonne à nouveau. Le couple en fuite s’est réfugié dans la sécurité du trappon pour faire le point sur leur échec et envisager une riposte. Et la riposte ne peut avoir qu’un nom : Michel Grizouille.

« Grizouille, tu l’as retrouvé comment ? » demande Joseph.

Cathy hausse les épaules : « Un autre coup de chance – grâce à Dormeur, en fait. Visiblement, ce brave Paul a toujours maintenu des liens plus ou moins étroits avec ses copains du Club Alpin Suisse, depuis l’incident de 1979. Enfin, avec ceux qui ont échappé à l’explosion : Michel Grizouille et François Loiseau, mais aussi Jean Royaume, Gustave Aeby… »

Un autre cadavre, le Gustave, se dit Joseph. Il se rappelle le ventre tremblotant du trompettiste de l’OSR, quand ils l’ont séquestré avant de le tuer. Cette fois, Cathy a tenu à gérer seule la macabre mise en scène, quitte à prendre tous les risques afin de déposer le corps sans vie dans la courette, derrière le Musée d’Art et d’Histoire.

« Un jour », poursuit Cathy, « Grizouille a rejoint Dormeur aux Archives – tu n’imagines pas le nombre de gens qui se croisent sur mon lieu de travail, Joseph, c’est plus animé que ton bistrot ! … bref. Dormeur faisait des recherches pour son roman et Grizouille avait lui aussi besoin de consulter les plans des anciennes fortifications – l’occasion de joindre l’utile à l’agréable, je suppose : travailler et revoir un vieux pote. »

« Et ça sert à quoi, de consulter ces plans ? »

« Ça sert, parce que notre ami Grizouille est un passionné de spéléologie suburbaine, autant que d’histoire des fortifications. »

Ça y est, se dit Joseph, elle va se lancer dans une explication théorique. Ça ne manque pas, ce qui fait grincer ses dents d’homme d’action. Mais Cathy, indifférente à l’impatience de son subordonné, poursuit son exposé, de ce ton docte et implacable de femme de science :

« Comme tu le sais, Genève disposait depuis longtemps de dizaines de kilomètres d’un réseau souterrain, voué à la défense de la ville. Il passait sous les fortifications et rejoignait l’extérieur, le reliant par un incroyable dédale aux points névralgiques de la Cité. Quoi de mieux pour entrer et sortir, même dans les moments les plus critiques ! L’Ordre, d’ailleurs, s’en est largement servi au fil des siècles. Or, voici quelques années, plusieurs kilomètres jusque-là oubliés de ces galeries, ont été mis à jour lors de travaux. Parfaitement conservés ! Je me suis renseignée : Michel Grizouille est chargé de cours à l’Université, spécialiste du XVIIIe siècle genevois et de Jean-Jacques Rousseau. Il n’y a plus une minute à perdre, Joseph. »

« Quoi, là, maintenant ? À deux heures du mat’ ? On ne peut pas… »

« Non. On ne peut pas. Il nous faut cueillir Grizouille avant l’aube. Ce sera facile : je sais où il passe ses nuits, lorsqu’il n’est pas dans son appartement carougeois ! »

« Ah bon ? Il possède aussi un trappon comme celui-ci ? » lance Joseph d’un ton malicieux, pour dissiper la fatigue qui menace de l’engloutir.

« Euh, non, pas vraiment… je crois qu’il prise d’autres activités nocturnes que les tiennes », lui répond Cathy assez sèchement. « Quoiqu’il en soit, on y va et immédiatement : j’ai la clef. »

« La clef ? » s’étonne Joseph. « Mais comment tu as… »

« Je t’ai dit que Grizouille était un chercheur émérite… il a été ravi de fournir le double des clefs de son bureau à la mignonne petite archiviste qui espérait tant consulter ses documents précieux… »

Cathy n’ajoute rien et, ce disant, se lève en brandissant le précieux sésame – avant de sortir, laissant Joseph lui emboîter le pas. Cette fille aura ma peau, pense-t-il en refermant le trappon.

*

Maison Rousseau.

Le 12 décembre, 02h15.

Dans son bureau, au deuxième étage de la Maison Rousseau, Michel Grizouille passe une nouvelle fois en revue les plans de la dernière galerie qu’il a explorée, sous l’actuel quartier des Tranchées. Dans l’étroit et encombré espace que son statut de chercheur lui a permis d’obtenir dans cette maison dédiée au célèbre philosophe genevois, il a installé une table de dessinateur. Elle lui permet d’examiner le fonds cartographique qui l’intéresse.

Depuis quelques temps, celui qui adolescent, se laissait affubler du sobriquet de « Gribouille » par ses camarades, passe ses nuits à gribouiller des pages et des pages de notes : il a le sommeil fragile et préfère s’étourdir de travail plutôt que de tourner en rond dans ses draps. Aussi, après ses cours universitaires, il se replie au 40, Grand-Rue, artère principale de la Vieille-Ville. Il a même monté un vieux lit de camp, et de temps à autre, après des heures de recherches à son bureau, il y « bivouaque », selon sa propre expression. Ces bizarreries ne choquent plus grand monde, surtout que son célibat, seul statut compatible avec son mode de vie de chercheur compulsif, s’est endurci avec les années. Seul Calvin, le vieux chat qui ronronne sur l’unique fauteuil de la pièce, lui tient compagnie dans cette vie malgré tout pimentée par sa passion pour la spéléologie urbaine. Quand il y réfléchit, c’est plutôt drôle d’avoir fini par choisir l’antre des cités, après avoir été fasciné par les sommets naturels dans sa jeunesse… Égouts médiévaux de Barcelone, catacombes parisiennes et tunnels stratégiques des villes-forteresses d’Europe, tous ont reçu sa visite. Et il a même pu parfois donner son nom à quelque diverticule, découvert grâce à son sixième sens de taupe savante.

Pour l’heure, certaines nouvelles le préoccupent. Son vieux pote Loiseau ne l’a-t-il pas contacté pour lui faire part d’une théorie fumeuse autour d’un lien entre les événements de 1979 et les meurtres qui secouent la « Cité de mon chat », comme il appelle Genève ? Lien soi-disant révélé par une séance d’hypnose à laquelle assistait Miss Apfel, la Simone, monitrice du CAS, de cette même année 79… Il débloque, le François, se dit Michel en fronçant des sourcils sur son travail.

François Royaume-Loiseau lui a même suggéré de se cacher quelque temps dans ce nouveau souterrain qu’il a récemment exploré sous les Tranchées… Je n’ai pas envie qu’il t’arrive un truc, Michel, a murmuré François, au téléphone – et il avait l’air mortellement sérieux. Du coup, Michel Grizouille est justement en train d’y réfléchir… lorsqu’il lui semble entendre la clef tourner dans la serrure de la porte d’entrée.

Celle qui ouvre au rez et donne sur la rue…

*

Rue Saint-Joseph, Carouge.

Le 12 décembre, 02h15.

« Madame Pinson ? Irma Pinson ? »

« Oui, c’est moi… mais vous vous rendez compte de l’heure ?! » répond une voix ensommeillée à travers l’interphone.

« Inspecteur Tabazan, de la police judiciaire. Désolé, chère Madame, vous devez nous ouvrir – immédiatement ! Il en va de la vie de votre locataire, Michel Grizouille. »

La lumière du hall s’allume aussitôt, derrière la baie vitrée semi-circulaire qui domine la lourde porte de cette vieille maison de style sarde, si typiquement carougeoise avec ses deux étages. Après six tours de clef dans trois serrures, le battant s’entrouvre, laissant apparaître la face endormie d’une vieille dame…

« Je suis prudente, inspecteur, depuis que mon défunt mari… »

Mais déjà, Tabazan, exhibant furtivement sa plaque, s’engouffre dans le couloir pavé aux relents de Javel. Il est suivi de près par Miss Apfel et Heidi, qui trépigne dans ses baskets. Avant que Madame Pinson puisse poursuivre, Heidi lui demande, sans se présenter et en désignant le raide escalier qui mène à l’étage :

« C’est par là chez Monsieur Grizouille ? »

Tabazan grince des dents ; Madame Pinson a l’air interloqué, mais, en bonne garante de la quiétude des locataires, répond d’un ton pincé :

« Oui, c’est par là, mais Monsieur Michel n’est pas encore rentré ! »

« Comment le savez-vous ? » fait Miss Apfel qui ne s’est pas présentée non plus.

« Eh bien, Madame l’inspectrice, je sais ce qui se passe chez moi, voilà tout ! Chaque bruit est une information pour moi, et j’ai encore l’oreille ! »

Tabazan et l’inspectrice échangent un bref coup d’œil, Heidi étouffe une exclamation. Si l’inspecteur ravale son énervement devant cette usurpation que sa nouvelle assistante n’a pas rectifiée, Miss Apfel jubile. Elle enchaîne immédiatement :

« Je sais que c’est un peu indiscret, Madame Pinson, mais peut-être avez-vous une idée du lieu où il peut bien se trouver à une heure pareille ? »

« Oh, cela n’est en rien indiscret, inspectrice. Monsieur Michel est un homme honorable et parfaitement comme il faut, j’espère que sa vie n’est pas… »

« Oui, elle l’est, et je ne vais pas vous en dire plus. Si vous appréciez votre locataire, dites-nous où on peut le trouver ! »

*

Galerie sous les Tranchées.

Le 12 décembre, 03h00.

« Mais enfin pourquoi moi ? Que vous ai-je donc fait ? »

« Tais-toi et avance », lance Joseph en donnant une bonne bourrade dans le dos de Michel Grizouille, avec la crosse de son pistolet.

Le tunnel se fait soudain plus étroit, et bientôt le groupe arrive à une bifurcation.

« À droite ou à gauche ? » demande Cathy.

« À droite ! »

« Menteur ! » lui répond-elle, tout en consultant son Smartphone. « À droite, on ressort par le boyau principal qui passe sous Saint-Antoine. J’ai photographié ton plan, Grizouille, c’est à gauche ! »

D’une claque sur la nuque, Joseph pousse le chercheur terrorisé et transi de froid dans la bonne direction. Brusquement, le boyau, encombré de quelques éboulis, rétrécit. Ils doivent se baisser et leurs vêtements raclent les murs de molasse et de brique suintant d’humidité. Ils parviennent dans une sorte de réduit.

« Mais voilà qui sera parfait pour notre petite mise en scène ! » jubile Cathy. « Tu as bien tout ce que je t’ai demandé d’emporter dans ton sac ? » lance-t-elle à son complice, avant de poser la lampe tempête au sol.

*

Maison Rousseau.

Le 12 décembre, 02h45.

« Non, il est toujours injoignable, je viens de ressayer avec le numéro de natel donné par Madame Pinson, il ne répond toujours pas ! » dit Tabazan, tendu.

« Et la porte d’entrée était entrouverte… ce n’est pas normal », ajoute Miss Apfel, affairée devant la table à dessin.

À peine entrés dans la Maison Rousseau, les trois enquêteurs se sont rués au deuxième étage, pour découvrir le bureau de Michel Grizouille, vide et silencieux, à part le ronronnement de soufflet de forge d’un chat rivé à son fauteuil. Ils ont commencé par rebouiller les papiers sur le bureau en chenis du chercheur. Puis ils ont déplacé quelques livres, aguillés sur une bibliothèque brinquebalante. Depuis quelques minutes, ils ont entrepris de s’intéresser aux cartes posées sur leur support oblique.

« Qu’est-ce que c’est que ces machins ? » demande Tabazan.

« On dirait un réseau de souterrains… » répond Miss Apfel.

Perplexe, l’inspecteur cherche un indice quelconque, en parcourant une fois encore la pièce des yeux.

« Là ! » fait soudain Heidi, toute excitée. Elle désigne le tracé d’un souterrain. D’après la carte, il s’échappe du même boyau relié au passage de Monetier où a eu lieu, il y a quelques heures à peine, la poursuite qui a failli sonner pour eux la fin de l’aventure…

Sur le papier jauni, le passage s’enfonce jusqu’aux Tranchées en passant par Saint-Antoine…

Et il est entouré par un cercle tracé au crayon HB.

« D’accord », pondère Tabazan, tentant de conserver son calme. « Mais ça ne veut rien dire : cette carte était la première de la pile, laissée bien en vue – c’est trop gros, comme évidence ! Si c’était celle que Grizouille étudiait avant de disparaître, il devait avoir commencé à explorer le souterrain… et donc, pourquoi avait-il besoin d’entourer ce boyau au crayon ? Pourquoi nous laisser un tel indice… pourquoi… »

Il échange un regard avec Miss Apfel. Tous deux dodelinent de la tête de concert, comme pour en faire sortir la solution.

Subitement, elle jaillit de leurs deux cerveaux synchrones :

« Parce que… » commence l’inspecteur.

« … c’est ce qu’ils veulent ! C’est un jeu de piste depuis le début ! » enchaîne Miss Apfel.

« Alors ne perdons pas une minute ! » conclut Tabazan.

Olivier May

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 Photo : © Hans

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