La fontaine : diversPhotographie - Expositions

Jardin au bord de l’effacement

Avec D’après nature, Sarah Moon ne photographie pas un monde végétal offert à la contemplation. Elle en éprouve les trouées, les résistances, les disparitions.

Le jardin et plus largement le paysage, les fleurs et les oiseaux deviennent moins sujets que chambres d’échos où reviennent l’enfance, le temps, la peur, le désir de beauté et la conscience que toute photographie arrive déjà un peu trop tard. L’exposition réunit des œuvres produites sur environ quatre décennies et des photographies inédites réalisées en Normandie pour ce projet.

D’après nature est un titre d’exposition emprunté au vocabulaire de la peinture. Il désigne surtout un écart. Photographier « d’après » la nature, ce n’est pas la recopier, mais accepter que le réel soit déjà filtré par une mémoire et un regard.

Sarah Moon, Le chemin de randonnée, 2026. ©-Sarah-Moon-ADAGP-2026

Jardin déplacé

Raphaëlle Stopin, commissaire de l’exposition, en fait le fil conducteur d’un parcours d’environ quarante ans. Dès les années 1980, Sarah Moon photographie hors commande des lieux familiers au fil de promenades, sans programme de série. Peu à peu, fleurs et oiseaux viennent peupler ce jardin intérieur. Le dehors devient territoire mental. Le titre lui-même assume cette distance entre le monde présent devant l’objectif et l’image intérieure que l’artiste cherche à rejoindre.

Cette idée pourrait facilement verser dans la métaphore décorative. L’exposition évite en grande partie ce piège parce que le jardin n’a rien ici d’édénique. L’artiste le décrit comme un refuge, mais dit aussi la peur que lui inspirent la forêt, le noir et le manque de lumière, associés à l’enfance. Pour Crépuscule (2005), l’obscurité attire le regard vers l’intérieur du paysage tout en rendant cette profondeur incertaine.

De fait, Moon désignait un secteur de l’exposition comme son « coin vénéneux » : un ensemble où feuillages, palmes et statuaire font affleurer l’idée d’un jardin à la fois attirant et menaçant. Le mot dit assez bien ce qui se joue. Si le végétal attire, il n’est jamais tout à fait hospitalier. La photographie devient une lisière.

Sarah Moon, Le chemin de randonnée, 2026. ©-Sarah-Moon-ADAGP-2026

Beauté retranchée

Le Pavot condense cette relation méfiante à la beauté. La fleur rouge coupée, installée dans un simple récipient de verre, est présentée dans un grand format qui l’arrache à l’échelle de la nature morte. La corolle se perd dans une matière chromatique sombre. Le rouge vibre sans devenir éclatant, tandis que les contours refusent de se livrer entièrement. Le cliché a ce rendu velouté, tactile, et cette couleur presque monochrome que Moon maintient dans l’ombre. Le monumental n’aboutit donc pas à la possession du motif. Plus la fleur s’impose, plus elle échappe.

Ce rapport au retranchement traverse aussi le cadrage. Dans les fleurs comme auparavant dans la mode, Moon coupe, décentre, laisse une partie du motif hors champ. La femme d’images relève qu’à force de photographier les fleurs, elle en était venue à ne conserver que les tiges, puis les vases remplis d’eau sans fleurs, avant de s’arrêter. La beauté est tenue à distance, comme si son évidence devenait suspecte. Là réside une singularité de son approche : retirer progressivement au sujet les signes trop faciles de sa séduction.

Paule Monory procède autrement, par récit suspendu. Une femme vue de dos avance dans un paysage. Plus loin, un arbre solitaire répond presque à sa silhouette. La perspective ouvre l’espace, mais surtout une histoire. Qui marche ? Vers quoi ? Rien ne sera résolu. Les figures humaines de ces paysages appartiennent souvent à l’entourage de l’artiste et restent discrètes, fugaces.

C’est ici que la photographie touche déjà au cinéma. Non parce qu’elle imiterait un photogramme, mais parce qu’elle construit un avant et un après qui demeurent hors champ. L’image fixe devient l’amorce d’un récit qu’elle se refuse à conclure.

Sarah Moon, Paule Monory, 1996. © Sarah Moon / ADAGP, 2026

Oiseaux, apparitions

Les oiseaux donnent à D’après nature ses couleurs les plus séduisantes et son trouble le plus net. Dans Les Deux Oiseaux (2000), la saturation chromatique pourrait mener vers l’exotisme décoratif. Or la palette est tenue, assourdie, comme voilée. Elle convoque des couleurs franches tout en les ramenant vers une unité presque monochrome.

Surtout, nombre des oiseaux qui apparaissent dans ce pan de son œuvre sont naturalisés. La taxidermie et la photographie se rencontrent alors dans un geste commun : fixer ce qui a vécu. Le rapprochement devient intéressant parce que l’image maintient l’incertitude. Regarde-t-on encore l’animal ou déjà sa survivance.

Traversées

La Mouette pousse autrement cette contradiction : l’oiseau traverse l’image, aile déployée, tandis que la photographie paraît incapable de le retenir tout à fait. Le mouvement devient presque une défaite de l’arrêt sur image. Les oiseaux ne sont donc pas de simples messagers poétiques. Ils rendent visible une impossibilité centrale de la photographie : fixer un instant, c’est aussi constater qu’il vient de disparaître.

L’œuvre de la Française s’éclaire davantage par cette tension entre preuve et perte que par l’étiquette commode d’« onirisme » évanescent. Ses paysages, fleurs et oiseaux sont des présences saisies au moment où elles menacent de basculer dans le souvenir.

Sarah Moon, Le Pavot, 1997. © Sarah Moon / ADAGP, 2026

Giverny sans carte postale

Le travail normand de 2026 donne à l’exposition sa nécessité. Sans lui, D’après nature aurait pu n’être qu’une élégante relecture thématique d’un vocabulaire déjà identifié. L’invitation oblige Moon à remettre ce vocabulaire à l’épreuve de lieux neufs – ou, dans le cas de Giverny où Claude Monnet peignit ses Nymphéas. À partir des années 1910 et jusqu’à sa mort en 1926, le bassin constitue sa principale source d’inspiration. Les vastes Nymphéas des dernières années ne décrivent plus simplement un jardin : l’eau, les fleurs, la lumière et leurs reflets tendent à se confondre dans une peinture immersive qui pousse très loin la dissolution impressionniste du motif.

Comment produire une image dans un jardin que Monet, l’histoire de l’art et des millions de reproductions ont déjà saturé ? À 84 ans, Sarah Moon refuse les emblèmes attendus. Elle ne photographie ni le pont japonais ni les nymphéas dans leur évidence. Elle regarde l’eau, ses reflets, la lumière qui déplace les contours et dérègle la perspective. Lors de ses prises de vue, des éléments liés à l’entretien du jardin affleurent sous la surface. Elle retient ces accidents au lieu de les éliminer.

À Giverny tient ainsi moins de l’hommage impressionniste que d’une opération de déprise. L’eau ne reflète pas simplement les arbres. Elle les défait, les transforme en lignes et en traces. Le motif est reconnaissable et déjà instable. Moon parle d’ailleurs peu de Monet ou de peinture lorsqu’elle évoque ce travail. L’enjeu demeure photographique : trouver son image par les moyens propres au médium. Les nouvelles photographies normandes sont tirées au palladium sur papier japonais, choix qui introduit une matérialité différente, plus absorbée, plus fragile.

C’est aussi là que D’après nature renouvelle le mieux le regard sur la photographe. Le flou n’est plus seulement un effet de prise de vue, ni l’accident chimique une marque de fabrique. À Giverny, l’instabilité appartient au monde photographié lui-même : eau, reflet, lumière, surface. La Française n’a donc pas besoin de reproduire ses accidents anciens pour retrouver l’incertitude qu’elle cherche. Ce déplacement empêche l’exposition de devenir le musée d’un style.

Sarah Moon, Cotinga du Pérou et Trichoglossus du Timor, 2000. © Sarah Moon / ADAGP2026

Cinéma contre arrêt

Le détour par le cinéma est indispensable pour comprendre cette photographie. Chez Sarah Moon, le cinéma a précédé la photographie dans sa formation du regard : Murnau, Pabst, Dreyer ou Stroheim furent pour elle un premier contact avec l’image et la lumière. Elle réalisa ensuite son premier film de fiction, Mississippi One, avant de développer un travail cinématographique où le conte occupe une place importante. Il existe ainsi des liens constants entre ses recherches photographiques et filmiques.

Son cinéma résiste à la fluidité narrative autant que sa photographie à l’évidence descriptive. Dans L’Effraie, elle mêle argentique, numérique, Super 8, fixe et mouvement, jusqu’aux trucages à la Méliès. Ce mélange fait de la continuité elle-même un problème. L’image avance, bute, apparaît, s’efface, revient autrement.

Durée

« Mes photos sont une fiction dont je ne connais ni l’avant ni l’après et pourraient être les images d’un film que je n’aurais pas fait », avance Sarah Moon. Là où la photographie tente de dilater une fraction de seconde par le flou, le bougé, la solarisation ou les accidents du négatif, le cinéma peut travailler directement la durée, le montage, les ruptures et le son. Le cinéma ne résout pas l’impossibilité de retenir le temps. Il lui donne une autre forme.

Les contes renforcent ce mouvement. La cinéaste ne les aborde pas comme un réservoir d’enchantement enfantin. Elle a expliqué en retenir l’inquiétude, le sacrifice ou la domination, en retranchant fées, lutins et fins heureuses. Cela éclaire les sentiers, arbres, oiseaux et figures de D’après nature. Ils ressemblent parfois à des éléments narratifs dont l’histoire aurait été retirée. Paule Monory devient une fiction en suspens ; Crépuscule, le lieu où quelque chose pourrait surgir ; l’oiseau, ce qui entre dans le cadre pour en sortir aussitôt. Le cinéma n’illustre pas la photographie : il révèle la part de récit inachevé qu’elle contenait déjà.

Sarah Moon, Les Tulipes, 2003. © Sarah Moon / ADAGP, 2026

Quand la manière menace

Reste une difficulté. Le vocabulaire de Sarah Moon est devenu si reconnaissable que sa cohérence peut se retourner contre elle. Flous, noirs profonds, bords attaqués, couleurs sourdes, silhouettes absorbées par l’ombre, accidents du Polaroid. Ce qui fut une manière de contrarier la transparence photographique risque, à force de reprises, de constituer une transparence stylistique. On reconnaît parfois « un Sarah Moon » avant même de regarder ce qui est photographié. La beauté de l’altération peut devenir belle parce qu’elle est attendue ; la fragilité, une manière.

Mais D’après nature fissure aussi cette signature. Les variations d’échelle, la confrontation du noir et blanc et de la couleur, les oiseaux presque stridents, les grandes fleurs et les petites images normandes empêchent l’uniformité. Surtout, l’accident n’est pas chez l’artiste un supplément décoratif. Avec le négatif du Polaroid 665, longtemps utilisé, l’impossibilité de fixer immédiatement le négatif à l’extérieur faisait apparaître taches et altérations qu’elle choisissait de conserver.

Sarah Moon. D’après nature. Vue de l’exposition. © Centre Photographique Rouen Normandie

Univers qui se dérobe

C’est dans cette inquiétude que D’après nature trouve sa justesse. Sarah Moon ne photographie pas la nature pour la préserver, encore moins pour la transformer en paradis perdu. Elle photographie un monde qui se dérobe au moment même où il devient image. La fleur est coupée, l’oiseau fixé ou déjà envolé, le chemin ouvre sur un hors-champ, le reflet défait ce qu’il devrait reproduire.

Même le jardin, espace cultivé et protégé, reste traversé par ce qui pousse, tombe, revient et disparaît. Chez Moon, voir n’est jamais posséder. C’est pourquoi ses images, lorsqu’elles échappent à leur propre légende stylistique, continuent de troubler. Elles ne montrent pas ce qui demeure, mais l’instant précis où quelque chose commence à manquer.

Bertrand Tappolet

Sarah Moon. D’après nature. Vue de l’exposition. © Centre Photographique Rouen Normandie

Informations pratiques :

Sarah Moon. D’après nature. Centre photographique, Rouen Normandie. Jusqu’au 26 septembre.

https://centrephotographique.com/sarah-moon/

Photo banner : Sarah Moon, à Giverny, 2026. © Sarah Moon / ADAGP, 2026

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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