Le Mîlenarium : huis-clos futuriste à l’EPFL

« Peut-être parce que ma mémoire n’était vieille que de trois ans, j’étais encore fasciné par Lemania. […] La cité avait été pensée pour accueillir toutes les nouvelles technologies : un système de transport efficace, des maisons intelligentes et un service de voirie automatisé. Le minimum pour une ville correcte. » (p. 22)

Lemania : le monde de demain

Suisse romande, 2049. – Genève et Lausanne sont désertées : place à Lemania, mégalopole d’un nouveau genre. Dans cette ville, l’automatisation règne. Transports publics gérés par intelligence artificielle, bracelets de communication, prothèses robotiques, vêtements polymorphes, exosquelettes… l’humain évolue dans un monde gouverné par la technologie, où savoir planter un clou relève d’un passé lointain.

Pourtant, sous un emballage idyllique, Lemania cache des ombres inquiétantes. Qui est réellement Eliott, jeune gymnasien retrouvé inanimé dans une ruelle il y a trois ans ? Pourquoi n’a-t-il aucun souvenir de sa vie d’avant ? Quel est le sens des rêves si réels qui le hantent, nuit après nuit ? Et comment expliquer les étranges capacités dont il fait preuve ? Le décor est posé : dans la Lemania imaginée par Fabien Feissli, nous suivront Eliott sur les traces de son passé. Adopté par Chloé et Simon, il tente péniblement de se reconstruire une vie. Élève au gymnase Wawrinka, il partage son temps entre Maxens (le fils d’un ancien hacker… et son seul ami) et la belle Marion, qu’il aime en secret.

À première vue, ce scénario très teenager, bien qu’agréable, n’a rien de très original. On se laisse porter de-ci, de-là, par le quotidien adolescent d’Eliott – avec parfois un peu d’ennui, il est vrai. Pas de quoi passer trois pattes à un robot. Pourtant, Fabien Feissli cache bien son jeu…

Les pièges du Mîlenarium

Tout avait si bien commencé pour Eliott et ses copains : une visite au Mîlenarium, super-campus de l’EPFL, implanté sur une île artificielle construite au milieu du Léman. Le rêve, pour des gymnasiens avides d’intégrer la prestigieuse école ! Bientôt, Eliott et Maxens s’aventurent dans les recoins du bâtiments… jusqu’à arriver dans d’étranges salles d’expérimentations. C’est là que commence l’affaire.

« Le coup de feu a fait taire tout le monde. Fauché en pleine course, le jeune homme s’est écroulé au pied de l’escalier et son sang s’est répandu sur la première marche. Juste devant nous, son voisin de table braquait encore son arme dans sa direction. » (p. 96)

Prise d’otages massives, étudiants électrocutés sans pitiés : Eliott et Maxens se retrouvent piégés sur une île, pour une huis-clos inquiétant où les cadavres vont pleuvoir. Heureusement, les étranges capacités d’Eliott vont les aider : où a-t-il appris à manier si bien les armes, à être si calme face à la mort… ? Dans un Mîlenium infesté d’ennemis, Eliott et Maxens vont devoir se débrouiller pour trouver des alliés et sauver ce qui peut l’être. Mais il y a plus inquiétant : il semblerait que les prises d’otages se généralisent à travers le globe…

De la S.F. helvétique

Des petits airs de I, Robot, de Minority Report ou même de 1984… pourtant, ne vous y trompez pas : c’est de la S.F. bien de chez nous ! Avec Le Mîlenarium (éditions Cousu Mouche, 2017), Fabien Fasseli réussit un triple pari : d’abord, celui de parvenir à nous crocher aux basques d’Eliott grâce à un suspense bien mené, alors qu’au départ, le scénario laissait un peu froid. Celui d’arriver, ensuite, à mobiliser ses connaissances de journaliste passionné de nouvelles technologies, pour nous projeter dans un futur pas si lointain où on reconnaît des innovations déjà d’actualité dans nos contrées[1]. Celui de réussir, enfin, à nous faire rêver à l’avenir de la Romandie et de transporter dans la Suisse de demain : vivrons-nous tous dans une Lemania à grande échelle, d’ici un peu plus de trente ans ? Si Fabien Feissli ne tranche pas réellement sur la validité ou non de ce nouveau modèle d’existence – son scénario haletant prenant le pas sur des considérations plus philosophiques –, il prend garde à semer quelques indices sur les travers de notre addiction aux nouvelles technologies, comme autant de grains de sable dans un mécanisme trop bien huilé :

« […] J’ai grandi dans un monde où les technologies modernes existait à peine. Et je me demande parfois si on a fait les bons choix.

– Vous ne pouvez pas dire ça, a répliqué mon ami. Toutes ces technologies ont amélioré les choses. Elles ont sauvés des vies, réparé des gens.

– C’est vrai, mais est-ce que tout a été positif ? Par exemple, on a sacrifié des villes entières. » (p. 69)

Alors, panacées ou dangers, les nouvelles technologies ? Nul doute que Fabien Feissli continuera d’explorer ces questions dans le deuxième opus de sa trilogie Lemania, Eva (éditions Cousu Mouche, 2018). En attendant de le lire, on imagine déjà ce que ça pourrait donner…

Magali Bossi

Référence :

Fabien Feissli, Le Mîlenarium, Genève, Éditions Cousu Mouche, 2017, 330p.

https://www.cousumouche.com/?p=4485

Photo : ©Magali Bossi

[1] On peut citer par exemple le développement des smart cities en Suisse, dont le journal Le Temps se fait l’écho (voir ici), ou encore l’exosquelette TWIICE One, projet sur lequel travaille actuellement l’EPFL (voir ).

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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