Les Mal-Aimés #2 : Nighthawks

Parfois, il arrive qu’une de nos rédactrices fasse un détour du côté d’un genre d’écriture particulier : la fanfiction – ou, l’écriture inspirée d’œuvres (romanesques, cinématographiques, télévisuelles…) qui l’ont marquée. Aujourd’hui, nous continuons dans l’œuvre de J.R.R. Tolkien, mélangée avec… vous verrez bien ! Tout commence, en tout cas, dans un tableau intitulé Nighthawks… Gare à la parodie !

*

Nighthawks

[…] et Isildur fils d’Elendil, arrachant l’Anneau de la
main de Sauron, s’en empara pour lui-même. Sauron fut
alors vaincu ; son esprit s’enfuit et resta de longues années
caché, jusqu’au moment où son ombre reprit forme dans
la Forêt Noire.
La Communauté de l’Anneau.

Un diner quelque part, dans un temps quelconque.

On aurait dit qu’il n’y avait pas de porte à ce diner.

Pour tout dire, il n’y en avait effectivement pas. Aussi, la haute silhouette en armure y entra sans se poser de question, sans même s’interroger sur cette absence de porte ou sur l’étrange particularité physique du décor, qui paraissait figé comme un tableau. De la rue, la devanture indiquait « Phillies », sans que l’on sache si c’était le nom du lieu, celui du propriétaire – ou une publicité quelconque. En fait de publicité, l’image d’un cigare accompagnée du prix (« Only 5 cents ») informait qu’on pouvait trouver là de quoi fumer. Depuis le trottoir perdu dans les ombres, l’intérieur ressemblait à un aquarium. À travers la vitre translucide, des silhouettes immobiles apparaissaient. Un homme portant un chapeau mangeait seul, de dos. Un couple d’amoureux (costume bleu, robe rouge) se tenait la main en silence. Un serveur tentait de faire la conversation, tandis que deux tireuses à bière sommeillaient contre le mur.

Lorsque la haute silhouette en armure entra, tout ce petit monde ne bougea pas d’un iota.

Le pas lourd, la silhouette s’affala dans un coin, sur un tabouret de bar à l’osier miteux et aux pieds branlants. Le serveur haussa une oreille attentive. La silhouette s’empêtra un peu dans sa cape, ses genouillères d’acier maudit n’étant définitivement pas adaptées à la décoration citadine des diners de banlieue urbaine. Le serveur leva légèrement les yeux au ciel (encore un touriste de province !), ce qui fit rougir la silhouette – un phénomène étrange à constater, compte tenu qu’elle portait encore son heaume. Elle posa ledit heaume sur le zinc du bar et pianota des doigts pour se donner contenance, ses gantelets rehaussés de mithril assourdissant l’espace d’un tapotement métallique.

« Je vais prendre… un… »

« Donnez-lui un double Scotch. Single malt. 15 ans d’âge. Si vous vous avisez de rajouter ne serait-ce qu’un seul glaçon dedans, je le saurai – et vous périrez dans d’atroces souffrances. »

Le serveur se hâta d’obéir et bientôt, un verre se matérialisa devant la silhouette. Sans doute bien plus plein (et plus rapidement) que s’il n’y avait pas eu de menaces de mort. La silhouette fixa le verre un instant, l’œil indécis, puis risqua un regard vers la droite.

« Heu… merci, je suppose. »

« Pas de quoi. Vous paraissiez hésitant. »

« C’est que… je ne sors pas beaucoup. »

« C’est ce que suggère votre armure, en effet. Beaucoup de travail ? »

La silhouette renifla le breuvage : ça semblait plutôt fort, mais pas mauvais. Elle attrapa le verre, y risqua les lèvres : c’était fort, en effet – exactement ce qu’il lui fallait. Elle but une gorgée avant de se rendre compte qu’elle n’avait pas répondu à la question.

« Heu… beaucoup de travail, oui. »

Elle risqua un autre regard sur la droite. Depuis la rue, elle n’avait pas remarqué l’individu, caché par un angle mort. Visiblement, c’était un Homme. Grand, mince, la peau pâle et presque livide, à en juger les mains aux doigts démesurément longs, enroulées autour d’un autre verre de Scotch. Son visage blafard disparaissait dans l’ombre d’un profond capuchon. Pourtant, il ne ressemblait à aucun mortel que la silhouette avait rencontré auparavant. Il dégageait une aura de… mort, dépourvue de noblesse. Quelque chose de décharné et de racorni, comme une âme en lambeaux. Rien à voir avec l’insupportable grandeur des Númenoréens, le courage arrogant des Gondoriens ou la vaillance puante de Rohannais. C’était… plus proche de ce que la silhouette en armure ressentait elle-même, pour être honnête.

« Dans quel secteur vous travaillez ? »

La silhouette but à nouveau. L’alcool faisait du bien, apaisait en rendant les idées claires.

« Hé bien… je suis dans la… gestion de conflits géopolitiques internationaux. Conquérir de nouveaux marchés, envahir des places économiques, abattre des adversaires politiques, raser des concurrents remuants – un travail très prenant. Des armées de subalternes à mes ordres, des plans d’attaque à prévoir, des stratégies à mettre en place. Vous voyez le genre. »

Gestion de conflits géopolitiques – ouais, c’était sans doute la définition qui collait le mieux.

« Je vois. »

Ils burent en silence. La silhouette se sentit obligée d’introduire une certaine politesse réciproque dans la conversation.

« Et… et vous ? »

« Extermination de nuisibles. La vermine en tout genre, celle qui s’infiltre partout et se cache dans les recoins pour gangréner les rouages bien huilés de la société, en affirmant avoir les mêmes droits et les mêmes pouvoirs que les autres. Qui pollue le sang pur avec leur crasse. Beaucoup d’employés également, mais pas toujours des plus utiles. Vous voyez le genre. »

« Je vois. »

Ils se sourirent et burent à nouveau. La silhouette en armure s’enhardit – sans doute le whisky.

« Et du coup… qu’est-ce que vous faites là ? Il est bien tard. »

L’homme ne répondit pas tout de suite, préférant jauger la silhouette. C’était comme si un frémissement passait à la limite de son esprit, pour essayer de s’y infiltrer. La sensation était assez désagréable et la silhouette la chassa en ébrouant un peu ses propres pouvoirs. L’homme sourit étrangement.

« Je n’avais pas envie de rentrer. Des problèmes urgents à régler, sans la motivation de m’y consacrer. »

« Ne m’en parlez pas. Je vis la même chose. »

« Pour vous dire la vérité, j’essaie de mettre la main sur un objet qui m’échappe – et qui n’arrête pas de m’échapper. »

« Ah… vous aussi ? »

« Oui. Un objet très spécial – sans doute un des artéfacts les plus puissants qui existent actuellement. C’est une baguette. Bois de sureau et crin de Sombral. On dit qu’elle a été façonnée par la Mort elle-même… et elle me revient de droit. »

« Pourquoi n’arrivez-vous pas à mettre la main dessus ? »

L’homme soupira et vida son verre, en jetant un regard inquisiteur au serveur. Un autre. Ce n’est qu’une fois resservi qu’il continua, l’air soudain affreusement las.

« Ce n’est pas si facile. Des mois que j’essaie… un vieux fou et un morveux m’en empêchent. Et que ça la ramène sans arrêt avec les bons sentiments, et que ça échafaude des petits plans, des petites diversions… tout ça pour me détourner de mon but. Le vieux fou est déjà dans la tombe, heureusement ! Mais le morveux s’accroche à tel point que ça devient ridicule. »

« Je vous plains. Les morveux, je connais ça. Plus petits que vous, du poil plein les pattes, à se faufiler partout et à se croire les plus malins. On veut mettre la main dessus et pouf !… les voilà qui vous filent entre les doigts et défont vos meilleurs cavaliers. Si c’est pas malheureux, ça ! »

« Vous parlez d’expérience. »

« Hélas, oui. Un autre Scotch, serveur… merci. Des siècles que j’essaie de retrouver un Anneau – et pas n’importe quel anneau de pacotille, s’il vous plaît ! Non, un Anneau Unique, mon Anneau, le mien, à moi, que j’ai forgé moi-même, tout seul… en y mettant tout mon cœur et un peu de mon sang, en plus ! Seul souci : il m’a été ravi et avec lui, une partie de mes pouvoirs… envolés, enfuis ! »

« C’est ça, l’ennui ! On pense être au faîte de sa puissance, au sommet de sa gloire, avoir échappé à la Mort, s’être prémuni à jamais… on a mis une partie de son âme dans des objets de pouvoir – et quand ils sont détruits… Si j’ai bien compris, un morveux vous poursuit aussi ? »

« Exactement. C’est lui qui a l’Anneau et ce qu’il veut en faire, j’en ai bien une idée. Le détruire sans regret, que ça ne m’étonnerait pas ! Malheureusement, je ne peux l’en empêcher, mes pouvoirs sont encore trop faibles. Il m’a fallu une telle énergie pour me matérialiser ici – mais j’avais trop besoin d’un verre… alors remettre la main sur mon Anneau, je laisse ça à mes subordonnés. »

« J’espère qu’ils sont efficaces. »

« Vous plaisantez ? Un ramassis d’incapables, tous plus mous les uns que les autres ! »

« Je compatis. Les incompétents, j’ai donné. »

« Des abrutis, des bons à rien ! »

« Paresseux et traîtres, par-dessus le marché !

« Et crétins ! Comme leurs pieds ! »

La silhouette vida son verre d’un trait et l’homme l’imita. L’alcool commençait à agir – comme en témoignaient l’éclat du regard, l’amplitude des gestes et la force de la voix. Les autres clients étaient sortis sans demander leur reste et le serveur s’était enfui par la porte de service, en prenant bien soin de laisser la bouteille.

« Sus aux ploucs ! »

« À bas les andouilles ! »

« Buvons à la ruine et à la fin du monde… »

« … et flûte aux voleurs d’Anneaux et aux détrousseurs de Baguettes ! »

Finalement, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Comme la bouteille était finie, ils en trouvèrent une autre dans les réserves du bar. La nuit avançait, étalant autour d’elle sa pénombre de peinture à l’huile.

« Au fait, je ne sais même pas votre nom… »

« Voldemort, seigneur des Ténèbres. Et vous ? »

« Sauron, seigneur du Mordor. Enchanté. »

« Tout le plaisir est pour moi. »

Magali Bossi

Photo : © https://uploads3.wikiart.org/images/edward-hopper/nighthawks.jpg

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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