Les Mal-Aimés #3 : Servir et rénover

Parfois, il arrive qu’une de nos rédactrices fasse un détour du côté d’un genre d’écriture particulier : la fanfiction – ou, l’écriture inspirée d’œuvres (romanesques, cinématographiques, télévisuelles…) qui l’ont marquée. Aujourd’hui, c’est avec J.R.R. Tolkien que nous poursuivons, avec un petit je-ne-sais-quoi de réunion de travail et de catalogue Ikea…

*

Servir et rénover

Il y a bien longtemps, ils tombèrent au pouvoir de
l’Unique et devinrent des Esprits Servants de l’Anneau,
ombres sous sa grande ombre, ses serviteurs les plus
terribles.
La Communauté de l’Anneau.

An 2002 du Troisième Âge.

Le siège s’achève à peine.

Les dépouilles des survivants sont encore chaudes et dans l’air lourd glisse la respiration viciée des cadavres pourrissants. L’atmosphère a un petit air succulent qui rend guillerettes les créatures des ténèbres – orques, gobelins, loups-garous et spectres, venus en masse pour se repaître de chair et de carnage. Dans la tente de commandement, une grande tente toute tendue de noir (le vert aurait été apaisant, le rouge acceptable et le jaune franchement motivant, mais le noir est la seule couleur qu’on peut se procurer chez les drapiers, quand on a son adresse au milieu du Mordor), une réunion de la plus haute importance bat son plein.

« Mes amis. L’heure est grave. »

Le Roi-Sorcier d’Angmar se dresse de toute sa taille. Il surplombe la table ronde où s’éparpillent les cartes, les plans de batailles, les décomptes des armées, un poignard de Morgul et un jeu de cartes que des indisciplinés ont oublié de ranger après la pause-café. Son regard fendrait les pierres si les pierres pouvaient le voir, et sa voix aurait de quoi glacer le manchot empereur le plus endurci – si bien sûr, un tel volatile nichait aux confins septentrionaux de la Terre du Milieu. Bref, le Roi-Sorcier d’Angmar est sérieux, mortellement sérieux, quand il reprend son discours.

« Rude est la tâche qui nous attend et douloureuses les épreuves qu’il nous faudra encore affronter quand, bientôt, alors que sonnera le glas sinistre dont la cloche fêlée annoncera le retour de notre Maître, nous devrons nous arm… »

« Attendez un peu ! »

Coupé en plein élan, le Roi-Sorcier d’Angmar perd de sa superbe, aussi sûrement que le faucheur qui se prend les pieds dans une taupinière.

« Heu… pardon ? »

Un des huit autres Esprits Servants se dresse. Le Roi-Sorcier croise les bras. Qu’est-ce que c’est, encore ? Malgré l’apparence qu’a aujourd’hui adoptée celui qui a osé l’interrompre (une haute silhouette revêtue d’une cape aussi noire qu’un cloaque, la forme sous laquelle on s’attend à voir un Nazgûl), les profondeurs ténébreuses du capuchon rougissent d’indécision.

« Eh bien… c’est pas pour vous contredire ou rien, hein… le retour imminent du Maître, le glas sinistre et la cloche fêlée, tout ça, c’est très joli, hein, très lyrique, licences poétiques et tout, je dirais même épique… mais on pensait… enfin, les camarades et moi, on se disait… »

Le capuchon noir rougit de plus belle, sous le regard polaire du Roi-Sorcier. Ce dernier savoure son pouvoir et distille ses paroles avec le calme trompeur d’un contrôleur fiscal, sans laisser rien paraître.

« Oui ? Vous pensiez, vraiment ? Et quoi donc ? »

« Hé ben… on pensait que… c’est pas qu’on soit contre le retour du Maître, hein… mais enfin quoi, il faut dire ce qui est… le siège a duré deux ans, pis maintenant, il est fini… donc… »

Le Roi-Sorcier d’Angmar crispe ses doigts sur la table et ma foi, s’il avait eu encore un nez et que la moutarde existait en Terre du Milieu, un lieu commun imagé aurait suffi pour illustrer son agacement.

« Donc ? »

Le capuchon noir décide soudain qu’il en a assez de rougir pour rien et se lance carrément à l’eau, avec le fol espoir de celui qui va réussir à flotter sans ses brassards (et sans avoir suivi de cours de natation).

« Donc, on se disait, avec les camarades ici présents, qu’on pourrait reprendre tout ça un peu plus tard et s’accorder un peu de repos – pour une fois. C’est pas vrai, vous autres ? »

Autour de la table ronde, il y a un mol acquiescement, des hochements de tête. Oui, ouais, c’est ça, hum hum… Quelqu’un risque quand même un bien dit !, avant de se demander si ce n’était pas, peut-être, une manifestation verbale un poil trop enthousiaste vu la situation. Globalement, les sept autres Nazgûl regardent ailleurs (principalement en direction des chaussettes qu’ils ne portent pas, ces dernières n’entrant pas dans la panoplie de bataille réglementaire), tandis que les yeux du Roi-Sorcier passent de l’un à l’autre comme une lame de glace. Celui qui s’est levé a l’air de ne plus savoir quoi faire de son propre corps et hésiter entre se rassoir, sortir de la tente ou se trancher les veines avec le poignard qui traîne.

« S’accorder un peu de repos, hein ? »

Le Roi-Sorcier d’Angmar a le ton dangereusement bas et sifflant. Autour de la table, il y a une velléité de repli général, mais personne n’ose faire un geste pour ne pas attirer l’attention sur lui. Enfin, après avoir attendu huit secondes (huit, pas une de plus, huit pour chacun de ces incapables qui lui servent de… collègues), le Roi-Sorcier d’Angmar redresse sa couronne maudite et contemple, l’air faussement indifférent, les ongles putréfiés de sa main droite.

« Oh, après tout, pourquoi pas ? Je suppose que nous pouvons bien nous accorder ça. Voilà deux ans que nous tenons siège dans cette vallée hostile, que nous essuyons pluies de flèches et autres calamités face à des Hommes aussi désespérés que déterminés. À présent, nous avons gagné et leurs cadavres sont dépecés par nos troupes. Oui. Nous pouvons sans doute nous reposer un peu. »

Le soulagement est palpable : la métaphore convenable serait celle d’un ballon de baudruche qui se dégonfle gentiment, après avoir menacé d’exploser – si, bien sûr, les ballons de baudruches se trouvaient chez les quincaillers de la Terre du Milieu. Les huit autres Nazgûl échangent des regards rassérénés, on adresse même un clin d’œil à celui qui s’est levé pour porter la voix des autres. Ce dernier, se sentant conforté dans son rôle de porte-parole de ses camarades exploités par un système hiérarchiquement vertical mais finalement pas si mal embouché que ça, se croit en droit d’en rajouter.

« Alors parfait ! Nous n’avons plus qu’à lever le siège et laisser quelques troupes ici pour surveiller tout le tintouin. Je connais une petite auberge en Ithilien qui sert un excellent… »

« IL SUFFIT !!! »

Le Roi-Sorcier d’Angmar a plaqué les deux mains sur la table, qui tremble sous la violence du choc. Son aura est nimbée d’une lueur maléfique et son regard transperce plus sûrement que l’éclair. Celui qui s’est levé se tasse, sans oser se rasseoir.

« Mais… mais vous avez dit… »

« Il suffit, ai-je dit ! Sombres crétins ! Que croyez-vous que nous fassions ici ? Vous voulez du repos ? Nous sommes les Esprits Servants de l’Anneau – y’a-t-il un détail qui vous échappe dans la définition du terme “servants“ ? Nous n’avons pas besoin de repos et nous n’en aurons pas ! Notre tâche est de hâter la venue de notre Maître, pas de nous… prélasser dans une paresse abjecte. Qu’est-ce que vous voudriez ? Écoutez de la musique et gratouiller des harpes comme les Elfes, en récitant des poèmes ridicules ? Vous abrutir de vin et de ripailles en vous tapant sur les cuisses, à l’instar des Hommes ? La bonne blague ! Comptez vos richesses et vos victoires passées, pareils aux Nains, et vous congratulez sur ce que vous avez déjà acquis ? Nous sommes des Servants – et comme notre nom l’indique, nous servons. Un serviteur ne prend pas de repos, un serviteur ne revendique rien ; un serviteur est là où son Maître a besoin de lui et quand Il en a besoin. Suis-je bien clair ? »

Un renâclement maugrée avec mauvaise foi. Le Roi-Sorcier explose.

« SUIS-JE CLAIR ?! »

Cette fois, ce sont des acquiescements empressés, oui-oui-oui-oui-oui-très-clair-ne-nous-énervons-pas. Celui qui s’est levé se rassoit enfin et chacun regarde ailleurs, en espérant que la tempête passe. Le Roi-Sorcier a un sourire satisfait – mauvais et satisfait.

« Bien. Si j’entends encore ne seraient-ce que des rumeurs ou des pensées à ce sujet, le coupable aura affaire à moi. Et je peux vous assurer qu’à côté de ce que je lui réserve, l’arrachement de l’Anneau par Isildur sera de la pisse de Balrog. »

Nouveaux marmonnements mécontents. Quelque chose qui ressemble à nianiania-toujoursentraindesedonnerdesairs-nianiania-seprendpourquipeutpasnousempêcherdepenser-nianiania. Le Roi-Sorcier reste calme. Dangereusement calme.

« Oui ? Une remarque ? Une question ? »

Doux et agréable résonne, à ses oreilles, le chœur des dénégations précipitées. Il hoche la tête. Le travail peut reprendre.

« Parfait. Je disais donc qu’une tâche rude et exigeante nous attendait à présent. La Cité est prise, les ennemis sont morts, mais notre travail ne s’achève pas là. Nous devons renommer la Citadelle qui fut prise. Je propose Minas Morgul, la Tour de la Sorcellerie – et quoi de mieux que nos sortilèges pour corrompre l’éclat de celle qui fut Minas Ithil, la Tour de la Lune ? Pas d’objections ? … Allons, arrêtez de bouder, vous vous comportez comme des enfants. … Bon. Qui ne dit mot consent. Afin d’établir nos nouveaux quartiers, j’ai également amené un ensemble de documents que j’estime fort utiles et pertinents. Nous sommes les Neufs et, en tant que tels, nous devons posséder un lieu à notre image, un lieu qui inspire la crainte, le respect et le désir de mourir. Or donc, voici… »

Et, devant les huit autres Nazgûl effarés, le Roi-Sorcier d’Angmar déroule des parchemins promotionnels et ouvre des volumes publicitaires. La table se trouve bientôt jonchée de catalogues en tous genres, aux titres aussi évocateurs que « Bien décorer sa salle de torture », « Refaire à neuf ses douves », « Remparts et tourelles : comment les isoler ? », « Rentabiliser l’espace dans vos cachots », « Rénovez vos postes de garde et optimisez votre donjon », « Éclairage mortuaire : les mille et unes astuces pour créer une ambiance spectrale », « Offres promotionnelles sur les herses et les mâchicoulis ! ». Enfer et rénovation !, jure celui qui s’est levé, ça va encore durer des jours.

Eux qui voulaient juste se reposer…

Magali Bossi

Photo : ©zanagab

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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