Les mondes d’après-demain : L’appel

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Valentina Poduti vous propose un texte inspiré d’une des tendances majeures de la science-fiction contemporaine : la dystopie. L’univers qu’elle construit ressemble, par bien des côtés, à notre réel… Bonne lecture !

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L’appel

Depuis sa place au troisième rang, Neyre observait les trois généraux qui se tenaient sur l’estrade. Menaçants. Il s’agissait là du seul adjectif qu’elle parvenait à trouver pour les qualifier. C’était d’ailleurs probablement l’intention des membres du Gouvernement, lorsqu’ils avaient programmé ces hommes sans traits distincts. Programmés. Voilà ce qu’ils étaient. Tous étaient programmés, leurs caractéristiques choisies dans les moindres détails. Neyre savait que cela n’avait pas toujours été le cas, elle l’avait lu dans les livres que sa famille s’efforçait de cacher depuis des générations, afin qu’un tant soit peu d’humanité soit préservée. Dans ces ouvrages, la jeune fille avait appris tout ce qu’elle avait pu au sujet de l’Ancien Monde – les coutumes de ses habitants, leurs émotions, leur individualité. Mais tout cela n’était plus aujourd’hui qu’un vieux savoir qui somnolait dans l’esprit des plus rebelles, ceux qui malgré la répression possédaient encore assez de lucidité pour se questionner.

Des voix s’élevèrent dans la foule, l’appel commençait.

Une fois par mois, les citoyens de la ville étaient réunis afin que le Gouvernement leur attribue les points qui leur étaient dus, en fonction de leur T_d_C (ou Taux_de_Conformité). Neyre appartenait à une famille quelconque ; leur sang ne leur octroyait aucun point supplémentaire à la naissance, mais malgré cela, ses parents avaient toujours œuvré afin de subvenir au mieux à leurs besoins. Pour elle, en revanche, adhérer à ce mode de vie avait toujours été difficile à accepter. Quelque chose avait dû mal se passer lors de sa conception. Pourtant, tout semblait en apparence ordinaire chez elle : ses parents avaient choisi des yeux verts, des cheveux châtains, une condition physique sportive, une prédisposition pour les sciences, un tempérament docile… et pourtant, toutes ces machines qui dirigeaient leurs vies lui faisaient horreur. Chaque matin, lorsque le réveil sonnait, Neyre ne supportait pas l’idée que l’écran décide pour elle ce qu’elle devait ingérer (une pomme ? une omelette ? qu’est-ce qui était le plus approprié pour son corps selon l’algorithme ?). Certes, le système ne sélectionnait que ce qui lui permettait d’être le plus performante au fil de la journée… mais qu’en serait-il si elle exprimait seulement l’envie de quoi que ce soit d’autre ?

Un des généraux cria tout à coup le nom de son père ; 300 points. Selon le Gouvernement, le fait de rendre publique la fortune de ses habitants permettait d’éviter toute forme de convoitise, une réaction jugée inappropriée car source de distraction. Cela aurait en effet probablement provoqué des discordes qui auraient pu rapidement dégénérer en rixe (la rixe coûtait vingt points, Neyre le savait, à cause des blessures et de la perte de productivité qu’elles engendraient immanquablement).

Neyre inspira. Elle savait que désirer autre chose aurait pu lui causer de sérieux ennuis, cela devait cesser au plus vite.

Soudainement, l’appel prit fin et, de façon ordonnée, les habitants retournèrent à leurs occupations.

Valentina Poduti

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © WaSZI

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