Les suprêmes d’Edward Kelsey Moore

« Clarice ne ferait jamais la moindre réflexion à Barbara Jean sur ses habitudes vestimentaires, et nous le savions toutes deux. De la même manière, Clarice et Barbara Jean ne me diraient jamais en face que j’étais grosse, et nous ne rappellerions jamais à Clarice que son mari se tapait tout ce qui bougeait. Entre Suprêmes, nous nous traitions avec beaucoup de délicatesse. » (p. 55)

Elles se sont rencontrées à la fin des années 1960 et ne se sont plus quittées depuis : tout le monde les appelle « les Suprêmes », en référence au célèbre groupe de chanteuses des Seventies[1]. Complices dans le bonheur comme dans l’adversité, ces trois irrésistibles quinquas afro-américaines, aussi puissantes que fragiles, ont, depuis leur adolescence, fait de l’un des restaurants de leur petite ville de l’Indiana, longtemps marquée par la ségrégation, leur quartier général. Tous les dimanches, entre commérages et confidences, rires et larmes, elles se gavent de nourritures diététiquement incorrectes tout en élaborant leurs stratégies de survie.

Il s’agit du premier roman de l’auteur américain Edward Kelsey Moore. Il raconte l’histoire d’un trio de quinquagénaires qui, malgré le temps, ont su rester brillantes et pleines d’une énergie très communicative, ce qui n’est pas inutile en ces temps sinistres de ségrégation (Le roman se passe au cours des années 60). « Les Suprêmes », héroïnes du roman, se connaissent depuis le collège. Leur groupe est composé d’Odette, pour qui la cuisine n’est pas un point fort, Clarice aux doigts de fée et enfin Barbara Jean, Cendrillon au foyer malheureux. Elles grandissent, sans jamais se perdre de vue, s’épaulent lorsqu’il y en a besoin (et c’est souvent le cas). Ces trois inséparables amies trouvent à chaque coup dur la force de se relever et de continuer à aimer, que ce soit elles, leurs enfants ou leurs maris… pas toujours méritants.

Au fil des pages, on partage avec elles leurs premiers flirts, les premières sorties, les commérages chez Earl, responsable du restaurant où elles se réunissent, les deuils, les non-dits… Le roman dépeint également la presque fin de la ségrégation aux États-Unis et le début de l’émancipation féminine, l’ouverture des ghettos noirs – bref le début d’un monde nouveau. Tout doucement, on s’attache à Clarice, la quinquagénaire révoltée, à Odette, qui communique avec Eleanor Roosevelt (rien que ça…), à Barbara Jean, qui n’a de loin pas été épargnée par la vie.

On rit, on pleure, on vit durant une plongée dans cette Amérique des temps incertains, mais où la population continue de croire en son avenir, lui aussi incertain.

Audrey Baans

Référence : Edward Kelsey Moore, Les Suprêmes. Arles : Actes Sud, 2014. Babel. 413p.

Photo : © Audrey Baans

[1] The Supremes est un trio originaire de Détroit aux Etas-Unis. Il connaîtra le succès quelques années après sa création avec notamment le titre « Baby love ».

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