Lexique autobiographique : définir le soi

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style ! 

La Pépinière vous propose un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas ! 

Aujourd’hui, Bintou Depotbecker vous propose de détourner quelques définitions qui en disent un peu plus sur elle…

* * *

Autoportrait : Se laisser voir, se définir tel que l’on est à présent comme si l’on se regardait furtivement à l’improviste dans une glace qui renvoie à l’étrange questionnement du moi. Un tableau du moi, peint selon une perspective qui dépasse l’individu, sortant de l’ombre des parties fragmentées dont on se demande comment en faire façon. Les gommer ou tenter de les redessiner, puis les affiner, enfin ajouter la touche finale ? Comment concillier sentiment d’extrême réserve et tentative de définition d’un soi étranger à soi-même ? Mais qu’est-ce que le soi : ce qui constitue le moi ; ou, telle Pandore, une création hétérodémiurgique ? En se présentant, l’on serait tenté de dire : “ je suis ”, “ je me définis comme…”, “ j’aime ” en oubliant que l’on est “ ce que les autres détectent en nous ”, Soi et Autre à la fois.

Bibliothèque : Première définition : réalité matérielle qui désigne un bâtiment qui abrite une foultitude d’ouvrages proêmes au sein desquels nos esprits se divertissent et s’instruisent. Deuxième définition : meuble qui permet de ranger et de classer des livres. Troisième définition : produit de l’imagination de l’esprit de Celle-ci. Son esprit est un livrôtel où la vréalité de la bibliothèque s’incarne en tout temps.  Déplacez, égarez, détruisez un livre, il n’en reste pas moins un espace ouvert sur l’inconnu fabuleux qu’elle emporte partout avec elle et qu’elle reconstitue au gré de ses envies, de ses aventures, de ses déménagements. Son esprit est une liseuse ouverte sur le monde.

Caravagesque : Conformisme : fait de se conformer aux normes et aux usages par une attitude passive ? Son contraire ? D’aucuns répondront le non-conformisme. Erreur, faux, simplification… Plutôt… le Caravagisme reflet de ta pensée sur le monde, de ses codes, de la réalité. Code… construction humaine afin d’agencer symboliquement le monde… Penser autrement la réalité, battre en brêche les idées préconçues, mais chercher avant leurs origines pour mieux les combattre.

Souviens-toi de l’époque où tu découvris le Caravage, le coup de cœur pour ce maître du clair-obscur. Finalement, étais-tu moins attirée par la peinture elle-même que par la démarche novatrice du peintre, sa remise en question des codes et son projet humaniste de redonner une place à chacun ? La mort de la Vierge… ton tableau préféré… choquant, provocateur et pourtant sublime… réalisé avec comme modèle le corps repêché d’une prostituée, la pute dont l’Église ne voulut pas même accueillir la représentation figurée… immoral pour Dieu le père. Mais… à y réfléchir, ce n’est pas le fait qu’une prostituée pose qui pose problème, c’est la vision normée, codifiée qui vise à séparer les êtres entre individus moraux et individus amoraux. La Morale ! Mot que tu eus assez vite en horreur. Qu’est-elle, si ce n’est un des très lointains descendants du conformisme ? Un des carcans utilisé par l’humain sur l’humain pour le dominer, le soumettre, le guider par une vision souvent unilatérale.

Caravagesque est ton esprit et il le restera, qu’on prenne garde à ce que tu n’ailles décapitant l’hydre du conformisme.

Violon

Aujourd’hui, il n’a pas résonné, peut-être hier,
Dans tous les cas un jour, peu importe… Novembre
2015, dans une ruelle de Montpellier, chez Becker
Et compagnie, une maison de maître avec une
Fontaine en sa cour, ronde, crachant de l’eau.
Petite rampe, marches basses, murs presque
Délabrés. Une porte en bois arabesque.
Une sonnette sur la droite, un blondeau
En tablier ouvre la porte. Derrière lui
Un atelier se dessine. Une fois dedans
Violons, violoncelles et alto scrutent en
Moi, comme pour déceler mon cœur enfoui.
J’avance, regarde franchement le luthier dans
Les yeux, demande à tester un instrument.
Essayage d’un violon sorti de nulle part.
Bruit assourdissant, prise inconfortable,
Cela prend des allures de cauchemar,
Ne convient pas cet instrument éradicable.
Instrument posé au sol, me retourne
Et voit un violon qui mon attention détourne.
Le prenant en main, je tente l’expérience.
Nous résonnons mélodieusement d’un seul
Chant brodant d’une seule traite le linceul
De mes doutes. Il devient admis que Nous
Formerons un unique corps fusionnel absous
D’une union si rapide que l’achat du
Violon sanctionne. Dans l’esprit, suspendu
Le souvenir s’évapore au fur et
À mesure que nous sommes aux aguets
De la salle de concert où notre complicité
Parviendra au fait de son intensité.

Zola : En ce matin de printemps qui exalte les parfums de la terre et où les fleurs éclosent comme un germinal, je me rends au Bonheur des dames qui a fait la fortune des Rougon. Je rencontre Nana que j’avais vue en rêve, mais comme je n’ai pas assez d’argent en poche, je ne peux l’inviter à l’Assommoir, café de nuit où je rencontre fréquemment une Arlésienne. De honte, j’aurais voulu rentrer dans le ventre de Paris. C’était la débâcle qui cassa ma joie de vivre. Peu après, je suis abordée par son Excellence Eugène Rougon qui me raconte pour la énième fois la conquête de Plassans que je fais semblant d’entendre pour la première fois. Cet homme me fait l’effet d’une bête humaine telle qu’on en voit dans la curée. Je le quitte au plus vite pour ne pas être en retard chez le docteur Pascal. Dans la salle d’attente, je rêve d’un pot-bouille en me remémorant ma dernière page d’amour. Je ne peux aussi m’empêcher de penser à la célèbre faute de l’abbé Mouret qui couvrit de honte ce pauvre homme d’église…

 ….Quoi ! L’œuvre de toute une nuit n’est qu’une chimère, divagation de mon esprit naviguant au gré de la littérature.

Bintou Depotbecker

 Photo : © Pexels

Ce texte est tiré de la volée 2020-2021, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

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