Lexique autobiographique : Moi par moi

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propose un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, place à un « lexique autobiographique » : Louise Glatz vous propose de plonger dans son univers, au fil des mots qui, selon elle, la définissent le mieux…

* * *

Moi par moi

Hàkarl (requin faisandé) : La première fois, je n’ai pas osé goûter, la deuxième fois non plus d’ailleurs. Ce n’est que la troisième fois que je me suis lancée. Je me suis bouché le nez et de la pointe de ma fourchette, j’ai piqué, un peu hésitante, un morceau. J’ai visé le plus petit. Puis, j’ai pris une grande inspiration et je l’ai glissé dans ma bouche. Là, lorsque ma langue est entrée en contact avec la surface gluante et gélatineuse, mi-savon mi-caoutchouc, du requin, j’ai eu mon premier haut le cœur. J’ai commencé à mâcher précautionneusement. Du bout des molaires. Le goût s’est invité petit à petit. Ce n’est pas vraiment un goût que l’on peut décrire. C’est comme un souvenir désagréable et écœurant, une sorte de mélange de vieux fromage, d’essence et d’oignon. J’ai continué à mâcher. Et puis d’un coup c’était trop, j’ai tout recraché dans la poubelle. Mal m’en a pris : une odeur infecte a flotté dans la cuisine, pendant deux jours, avant que je décide de jeter la poubelle dans la benne la plus proche.

Il faut quand même penser que ce bout de requin a passé trois mois enterré, à pourrir sous le sable noir afin d’en éliminer l’acide urique.

Moi, quand je marche sur ces immenses plages de sable noir, je me demande toujours s’il n’y a pas un requin enterré sous mes pieds. Tapi. Ça m’effraie un peu, mais en même temps, je ne peux pas m’empêcher d’y retourner. C’est cet attrait du danger qui me pousse à revenir y faire quelques pas, funambule sur le fil du temps, juste pour voir, juste par curiosité, pour éviter le train-train quotidien. Celui qu’on maitrise entièrement. Pour que chaque jour soit un peu pimenté, un peu différent de celui d’avant. Pour que chaque jour ait sa part d’inconnu, de précaire et de bancal. Pour sentir que, là, en danger, suspendue au-dessus des requins fantômes, je suis en vie.

Houssiner : Si je vous dis que je n’ai pas la moindre idée de ce que veut dire Houssiner, vous serez étonné.e, non? Vous vous demanderez certainement pourquoi je l’ai choisi. En tête de gondole. Sur un plateau. Pourtant, en vérité il se glisse plutôt dans un interstice : il est juste là entre deux textes. Celui du dessus et celui du dessous. Le Requin et la neige qui fond. Je voulais quelque chose d’un peu différent. Comme un intercalaire. Comme tous ces intercalaires, ces post-its que l’on met dans nos classeurs pour séparer les feuilles, pour que tout soit toujours bien ordonné, classé, étiqueté. Il y a aussi la version plus grande, plus carrée. Celle des petites feuilles de couleur, qui collent le temps de les décoller, et sur lesquelles on écrit fébrilement tout ce que l’on doit absolument faire, tout ce qu’il reste à faire, comme si cela nous rappelait tout ce qu’il nous reste à vivre. Enthousiasmant mais aussi angoissant. Mais, chez moi, c’est souvent plutôt le désordre, un vrai fatras. Houssiner dans mon imaginaire du quotidien, ce serait plutôt houspiller pour ranger les coussins ou alors tout laisser pour aller … au ciné ou encore changer les housses. Bon, le désordre chez moi c’est inné alors je crois que je vais m’arrêter là.

Il va où le blanc de la neige quand elle fond ? : Un flocon virevolte dans le ciel en laissant derrière lui un filament scintillant. Il tombe tout doucement, sans faire de bruit sur l’épais tapis de neige qui recouvre déjà le sol. Dans les arbres, ils sont des milliers à s’être accumulés en bout de branche, attendant qu’un coup de vent les balaient et les éparpillent dans les airs pour qu’ils aillent rejoindre ceux de l’étage du dessous. Parfois, quand la température chute, et que le froid mord, ils se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer et se protéger. Ils forment alors un petit bloc si dur que même la bourrasque la plus assidue ne parviendrait à les séparer. Quand vient le soir et que les rayons de soleil les emballent de soie rose, je rêve de me coucher parmi eux. Je rêve que leurs liens se desserrent, juste assez, pour que je puisse m’y glisser et qu’un bref instant, je me transforme en un flocon, identique à tous les autres, que je me fonde dans cette couverture immaculée d’étoiles glacées qui brûlent de mille feux et qu’ensemble, nous ne formions plus qu’une étendue blanche à perte de vue. Une page vierge, sur laquelle, on pourrait tout réinventer, réécrire l’Histoire, en améliorer le début comme pour en changer la fin.

Quand la nuit finit par tomber sur la piste de skating, je me laisse guider par la blancheur laiteuse qui me ramène au coin du feu. Mille feux que j’emmène.

Et puis un jour, il est temps de s’en aller, alors on replie bagages et bientôt, il ne reste plus que quelques flaques qui ne tarderont pas à s’évaporer avec la venue des temps chauds. Mais là, dans mes pensées et dans mon cœur, j’emporte cet épais tapis blanc, ses mille possibilités, sa myriade de promesses et son extrême douceur qui m’aideront à tenir jusqu’à l’année suivante.

La Voie Verte : Sur la Voie Verte, il y en a un rayon à dire et à voir. C’est d’abord 6 kilomètres de piste cyclable indispensable et entourée de verdure. C’est plus de 2000 vélos par jour, vélos pour faire la course, vélos pour les courses à faire, vélos électriques ou vélos éclectiques, vélos tout-terrains souvent un peu trop terreux, vélos cargos et vélos chargés. Il n’y a pas que les vélos qui donnent de la voix, mais il y a aussi les cyclistes en tous genres. Les véloces et ceux qui vapotent, les vrais de tous les jours, mais aussi celles qui vadrouillent. Sans oublier les vantards qui jouent les m’as-tu-vus dévoyés sur leur vélos de ville. Il y a encore ceux qui dépassent pour railler, ou celles qui ont déraillé pour de vrai. Ceux qui fredonnent un refrain pendant que les autres oublient de freiner. Une femme avec un voile, un homme avec la roue voilée. Un roux ou une blonde sur deux roues. Faut dire qu’elle est souvent bondée. Faut la voir la Voie Verte le matin : certaines la prennent pour aller au travail, d’autres à un rendez-vous ou en vacances en France. C’est tout près, c’est tout droit : faut juste suivre la voie vers.

C’est aussi 575 arbres replantés parce que la terre ne tourne pas rond. Elle risque une sortie de route. Voire une complète déroute.

Alors la Voie Verte faudrait pouvoir la vouvoyer, elle ne devrait pas être singulière, mais bien ordinaire. Elle devrait essaimer, se multiplier, s’étendre. Malheureusement à Genève, elle n’a qu’une roue et pas de [s] : elle fait du monocycle.   En fait la Voie Verte, c’est selle qu’on aime, c’est scellé… dans le marbre pour les prochaines années. C’est décidé. Elle va faire entendre sa voix. Sa voix verte.

Louise Glatz

Ce texte est tiré de la volée 2019-2020, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

 Photo : ©JillWellington

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