Lexique autobiographique : vers l’autoportrait

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style ! 

La Pépinière vous propose un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas ! 

Aujourd’hui, c’est Morgane Sage qui s’attelle à l’exercice : vous parler d’elle… en quelques mots seulement.

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Vers l’autoportrait

Basket : Ou le sport du ballon orange. Ou le sport qui causera sa perte.

Grand-mère : Grande mère.

Hanche : Certains d’entre vous diront qu’il ne s’agit que d’un os du corps situé entre le bas du dos et les jambes. Mais c’est bien plus que ça. Elle est l’incarnation de la douleur à l’état brut. Elle est la représentation de la souffrance continuelle. Elle est le symbole du rêve brisé. Elle est ma pire ennemie, autant que ma meilleure amie. Sans elle, il faudra renoncer à marcher. Avec elle, il faudra endurer jusqu’à ne plus pouvoir avancer. Elle défie ma patience, ma résistance, ma force, ma santé. Elle est un des éléments primordiaux de l’ossature humaine mais la plus reniée et rejetée chez moi. Elle désigne tout ce dont j’ai horreur. Aussi bien ma hanche que la cicatrice qui la recouvre. L’asymétrie est un fait que j’ai appris à mépriser, plus communément appelée « dysplasie de hanche » a rendu mon existence bancale.

Hôpital : Été 2017. Chambre numéro 13. Canicule, hôpital exposé plein sud, sans clim. Les repas non plus n’étaient pas de bons augures lorsque les relents d’odeurs de nourriture parcourraient les couloirs. Nous étions alitées. Cinq kilos au bout de notre jambe. Nos dos étaient collants à cause de ces matelas recouverts par des alaises en plastique. Était-ce les portes de l’enfer ? Sans doute y avait-il pire que nous. Parfois nous entendions des nourrissons hurler la nuit ; nous aurions aimé pleurer avec eux mais notre douleur la plus meurtrie était tue. Bercées par la solitude et les rondes des infirmiers, il suffisait que nous tirions une cordelette afin de faire venir le personnel médical à notre chevet. Ce n’était pas bon signe toutefois, c’était l’heure de la sonde urinaire. Les nuits étaient longues. Le matin venu, nous étions réveillées à huit heure et demi puis la toilette à neuf heures avec la naturelle prise d’antalgiques qui venaient avec le petit-déjeuner. La toilette était le pire moment de la journée, nous nous sentions comme des légumes ; ne RIEN pouvoir faire seules était humiliant, mais il fallait tenir et se dire que ce n’était qu’un moment. Après une semaine cloîtrée dans ce lit inconfortable, nous devions nous lever. Des kinésithérapeutes étaient là pour nous rassurer ; mais nous avons manqué de nous évanouir. Avoir passé une semaine couchées nous avait fait perdre la notion de gravité. La prochaine étape des cinq semaines de fauteuil roulant était sur le point de commencer et à l’horizon, ce qui nous semblait bien loin ; réapprendre à marcher.

Ivresse : Remède à la boiterie. Tituber n’étant pas boiter. L’ivresse est la meilleure cachette qui soit pour tous vos mauvais ressentis.

Maquillage : Ce n’était pas derrière cette épaisse couche qu’il se cachait. Ce n’était pas non plus pour se faire remarquer. C’était simplement pour son amour-propre, pour cette assurance qu’il aurait aimé promouvoir par tous les moyens. Le maquillage était pour lui ce que l’écriture était pour Victor Hugo ; quelque chose de naturel et en parfaite harmonie avec sa personne. Quelque chose qui lui permettait l’évasion, le bien-être, se sentir lui.

Morgane Sage

Photos : ©Morgane Sage

Ce texte est tiré de la volée 2020-2021, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

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