Madeleine de Proust : Du thé et des licornes

Madeleine de Proust (nom féminin). – Phénomène qui déclenche une réminiscence involontaire. Un goût, une odeur, une image, un toucher, un son…

Aujourd’hui, Magali Bossi vous propose un texte né lors d’un atelier d’écriture qu’elle a animé au sein de la Bibliothèque de Bernex. Les participantes et participants y exploraient, au gré de leur plume, leur madeleine de Proust personnelle. Cap sur un petit-déjeuner aux saveurs de l’enfance, où le thé noir était toujours (trop) sucré et où les discussions n’avaient parfois ni queue, ni tête…

(mais où on croisait parfois des licornes)

*

Du thé et des licornes

Brûlure

Sucre.

Sucré de la brûlure ou du sucre ? Inhalation. Du feu qui descend dans les poumons. Ou dans l’œsophage ?

Sucre.

Sucre.

Combien de cuillères de sucre ?

Les abeilles au cul, voilà ce que t’auras. Ou bien du diabète. Ou bien des carries. Ou bien… – Souffler sur le sucré. Attends avant de boire. Il est quelle heure ? 8h moins le quart. Bientôt l’école. On va être en retard.

Après la brûlure, sous le sucre, l’odeur âcre et sèche des feuilles lointaines. Sous le sucre. Il vient d’où ce thé ? Je sais pas. De Ceylan ? De Chine ? Du Japon ?

La tasse brûlante

Ou la gourde

La théière

La casserole

(plus rarement la bouilloire, ou bien le samovar)

– la tasse brûlante, je dis, contient une mappemonde. Combien de kilomètres carrés dans cette cuillerée de thé ? Combien de bateaux, de tempêtes, de naufrages ? Pour éviter de s’y perdre, il faudrait un GPS.

(Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage.)

Les beaux voyages d’aujourd’hui surfent sur du pétrole, se dessinent en avion, en camion, en… quelle heure il est ? 8h moins 10. Cette fois, c’est sûr, on sera en retard. Attends, attends, encore une gorgée ! Mais tu finiras jamais ton thé ! Attends !

Si j’avais un avion, je partirai bien plus vite à l’école.

Si j’avais un avion…

Nan.

J’irais pas en avion. C’est pas éco-responsable, pis d’abord, c’est toujours plein de grèves dans les aéroports.

En dirigeable, peut-être ? Il en faudrait un qui ne prennent pas feu, par comme le LZ 129 Hindenburg qui a brûlé en 1937 (c’est grand-papa qui me l’a raconté) – un dirigeable IN-inflammable, de ceux qu’on pourrait par exemple faire voler avec des pets de licornes.

Ouais. Des pets de licorne.

Mais qu’est-ce que tu racontes ? Ça ne pète pas, les licornes. T’as enfilé tes chaussures ?

Si, si, ça pète – et deux fois plutôt qu’une. Ça pète des arc-en-ciels. Tu savais pas ? Ils en ont parlé, à la TV. Des arc-en-ciels aussi légers que des nuages de ouate. Ceux-là, c’est sûr, on pourrait les mettre dans un dirigeable. Et en route pour l’école ! T’imagines comme ça serait rapide ?

Mais oui, mais oui. Et tes chaussures ? T’as pas répondu. Rooooh… elles sont là, regarde, mes chaussures, je vais mettre la rouge et bien aussi la bleue (pourquoi s’embêter à enfiler la même paire ?).

Et voilà, je suis prête.

Tu es prête, tu es prête… t’as brossé tes dents ?

Les licornes ne se brossent pas les dents. Elles sont capables d’embrocher n’importe quel fabriquant de brosse à dents, TADAAAAA, d’un seul coup de corne bien placé, et PAF ! En plein dans le dentier.

C’est toi qui finiras avec un dentier, si tu brosses pas tes dents. Tu veux ressembler à grand-maman ?

Grand-maman, elle a eu un a-cci-dent ; c’est comme ça qu’elle a perdu ses dents. Rien à voir avec le brossage, les caries, le tartre et toutes ces choses qui arrangent bien les dentistes quand ils t’attendent avec leur fraise et un grand sourire sous leur masque chirurgical de faux-jetons. Les licornes, elles, elles ont pas de carries.

Admettons, admettons.

Brossage.

Brooooossage.

Brossaaaage.

Penser pendant qu’on se brosse, comme on peut plus parler, simplement réfléchir dans sa tête. Ouais. J’irais bien à l’école en dirigeable. Ou en montgolfière – avec les pets des licornes, pouf pouf pouf, j’y serai avant même d’avoir eu le temps de dire « arc-en-ciel ».

Ouais, c’est une bonne idée, les montgolfières. Sans parler des pets arc-en-ciel.

Sacrément écologique, tout ça.

Un paquet d’économie d’énergie.

Production en circuit court.

100% biodégradable.

..

.

Pour cet hiver, je devrais peut-être filer l’idée au Conseil Fédéral. Ça pourrait les aider, qui sait ?

Magali Bossi

Photo : © HCshearer

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *