Madeleine(s) de Proust : Dés-agré(s)able

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Béatrice Laini vous présente une Madeleine de Proust. Comment rendre vivant un souvenir ? En passant par un « embrayeur sensoriel » – autrement dit, quelque chose qui se mange, se boit, s’écoute, se touche ou se sent… et qui nous plonge dans notre mémoire. Bonne lecture !

***

Dés-agré(s)able

Douceur. Rugosité. Tu glisses entre mes mains, insaisissable, laissant des résidus sous mes ongles. C’est comme si tu ne voulais pas partir et moi, ne pas te quitter. Je me souviens, l’été, lorsque je viens à ta rencontre. D’ailleurs, c’est quasiment le seul moment de l’année où l’on peut se retrouver. Parfois j’aimerais te voir en hiver, mais c’est impossible. Tu es trop loin, hélas. Lorsqu’on se rencontre, ce sont mes pieds qui, les premiers, entrent en contact avec toi et toi, tu les enveloppe à chacun de mes pas. Froid. Tu es froid et mou. Ça doit être parce qu’il est encore tôt. Tu n’as pas encore absorbé la lumière du soleil, celle qui te rend insupportable et brûlant vers midi. En effet, le soleil, à ce moment-là de la journée, est encore bas sur l’horizon, tout est calme. Lumière de l’aube. Elle embellit le paysage, mais toi, tu parais gris, éteint. Tu dors encore. Tu ralentis ma marche pourtant j’apprécie ta douceur sous mes pieds. Néanmoins, il arrive que je ne t’aime pas. Surtout quand tu deviens collant et que tu te poses et te faufiles partout. Tu en profites, quand ma peau est mouillée, pour t’y attacher comme un aimant. Je dois ensuite retourner dans l’eau pour t’enlever. Parfois même, c’est là où tu m’énerves le plus, c’est quand je te sens craquer sous ma dent, alors que je déguste mon pane e pomodoro[1] enveloppée d’un linge, assise sur une chaise, grelottante de froid. Tu ne peux pas t’empêcher de te mettre partout, de manière sournoise. Je te déteste aussi quand tu m’attaques au visage, tout ça parce que le vent te pousse sur moi ou qu’un·e innatentif·ve a secoué son linge trop près. Parfois, tu peux être dur aussi, aussi dur que de la pierre. Notamment quand on a le malheur de trébucher et de te tomber dessus – et quand c’est le cas, tu fais mal. Mais malgré tout, tu restes un excellent compagnon de jeu. Grâce à toi je n’ai jamais été seule, même si je l’étais physiquement. Tu me laissais te modeler à ma guise, il suffisait que je te mette en contact de l’eau et tu te transformais. Je pouvais me recouvrir ou m’ensevelir dans ton immensité. Grâce à toi j’ai pu passer des heures à jouer, à développer mes talents artistiques en te façonnant. Parfois même, tu caches des petits trésors. Laissant alors à celui qui creuse un peu, découvrir les merveilles que tu tâches d’enfouir et de garder pour toi. Tu es cependant généreux et nous laisse emporter tes bijoux (des coquillages de toutes les formes et de toutes les couleurs), afin de les garder en souvenir de nos rencontres.

Quand vient l’heure de se dire au revoir, tu fais le coquin et tu t’amuses à me faire fuir. Tu as eu le temps d’accumuler assez d’énergie depuis l’aube pour pouvoir te rendre insupportable. Impossible de rester sur place sans que tu ne fasses mal. Tu brûles et on est donc obligé·e·s de te passer dessus à toute vitesse sans s’arrêter ! Tu aimes tellement coller aux gens qu’une fois de retour à la maison, seule la douche permet de se débarrasser définitivement de toi ! Tu as tant de défauts et pourtant, ton absence me rend si nostalgique que j’ai emporté une partie de toi avec moi.

*

PIEDS MARINS

Parvenue à ma destination,
Je contemple l’horizon.
Le soleil est encore bas, il fait à peine jour.
Un petit frisson de joie me parcourt.

Chaque année on se rencontre, en été.
Et lorsque je viens te trouver,
Ce sont mes pieds qui te foulent en premier.
Je sens ta douceur et ta rugosité,
Recouvrir mes membres de ton immensité.
Sentiment infini de liberté !

À cette heure-ci, encore, tu sommeilles.
Tu es mou, froid et gris.
Mais déjà je m’émerveille,
D’être à tes côtés, ici.
Sentiment de liberté infinie !

J’emplis mes poumons d’air frais iodé.
Si seulement ces instants duraient une éternité !
Je viens à peine d’arriver ; j’appréhende déjà de te quitter.

Quant à toi, tu me suis partout.
Tel un aimant, tu t’accroches à tout.
Tu es omniprésent, impossible de t’ôter complètement.
Tu te faufile dans le moindre recoin, c’est agaçant !
Cependant, tu es réconfortant ; te modeler est apaisant.
Grâce à toi j’ai pu passer, tant d’heures à m’amuser,
Laisser libre cours à ma créativité pour te façonner à mon gré.

Quand vient l’heure de partir, tu es réveillé.
Prends-tu plaisir à me faire fuir ?
Car sous le soleil de midi, impossible de ne pas cuire.
Tu deviens brûlant comme un four, me joue des mauvais tours !
Pour te quitter sans me brûler, je dois courir.

Ce sont des adieux douloureux
D’entrevues tant attendues
Qui, chaque année, se renouvellent
Et me réjouissent de plus belle !

Le temps passe et tu restes inchangé.
Mais chaque été, tu me vois évoluer, au fil des années.

Béatrice Laini

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © leovalente

[1] De l’italien : sandwich composé de pain imbibé à l’huile d’olive et de tomates fraîches.

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