Madeleine(s) de Proust : « Rester à jamais avec toi »

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Valentina Poduti vous présente une Madeleine de Proust. Comment rendre vivant un souvenir ? En passant par un « embrayeur sensoriel » – autrement dit, quelque chose qui se mange, se boit, s’écoute, se touche ou se sent… et qui nous plonge dans notre mémoire. En plus, Valentina a corsé le jeu, en présentant son souvenir sous une forme un peu particulière… Bonne lecture !

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« Rester à jamais avec toi » : Une Genevoise trouve une étrange lettre sous la commode de sa nouvelle maison.

Après avoir contacté la police, la femme retrouve l’autrice du mystérieux texte.

Publié le 8 décembre 2021                                                    Temps de lecture : 2 min

Bénedicte X (nom d’emprunt) a fait une étrange découverte chez elle vendredi soir, aux alentours de 22 heures. Alors qu’elle se préparait pour la nuit, la femme de 78 ans a bousculé la commode de sa chambre à coucher, de laquelle est tombée une lettre dont elle ignorait l’existence. « Une vague de sérénité m’envahit lorsque je me noie dans ces souvenirs, qui me permettront de rester à jamais avec toi », peut-on lire sur le billet en question.

La lettre retrouvée par une Genevoise de 78 ans à son domicile.

« Lorsque j’ai lu le contenu, j’ai tout de suite voulu retrouver l’auteur. »

Aux premières heures de samedi, elle s’est rendue au poste de police le plus proche afin de récupérer les coordonnées des anciens locataires. Après avoir pris contact avec qui de droit, la vieille dame a pu restituer la précieuse trouvaille à sa propriétaire.

(Ndlr : après avoir soumis le texte du billet à une série d’experts en paléographie, nous sommes en mesure de vous en révéler ci-dessous son contenu, en exclusivité.)

Matinée ensoleillée, nous sommes si heureuses ensemble. Le soleil traverse les vitres et illumine les particules de poussière qui se transforment en magie. Je cours dans la pièce, le sol frais me chatouille les pieds. Je viens vers toi, tu me souris, les yeux fatigués mais pleins d’amour. J’aimerais que tu me prennes dans tes bras et que tu me serres fort, mais on m’a dit que tu ne pouvais. Alors je me contente de t’observer du haut de ma petite taille. Tu fais de ton mieux pour être là, pour rester près de nous le plus longtemps possible. Je prends la brique de thé que tu me tends, j’en bois vite une gorgée avant de courir à nouveau dans le salon où Jessica est affalée sur le canapé, les écouteurs sur les oreilles. Le liquide froid et léger descend dans ma gorge, l’odeur de la pêche, douce et réconfortante m’environne. L’air est frais, mais la chaleur de la maison réchauffe nos cœurs. Je ne profite pas pleinement de cet instant ; je ne comprends pas encore sa préciosité, mais c’est finalement peut-être ça qui le rend si parfait. Bien plus tard, j’aurais souhaité collecter ces moments, les garder précieusement dans une boîte que j’aurais pu ouvrir dès que j’en aurais ressenti le besoin. Tu es là, près de nous, chacune de tes boucles si réconfortantes nous chatouille quand tu nous embrasse. Elles sont douces et piquantes à la fois ; elles offrent à mes petits doigts le réconfort qu’ils y cherchent à chaque fois. Non sans une douce protestation, tu vas encore une fois chercher mon déguisement dans l’armoire ; je l’enfile et me sens la version la plus chanceuse de la fée-marraine. Tu lui demandes d’aller chercher des cigarettes en bas, elle adore quand ce moment arrive. Elle prend alors la monnaie et court en trainant joyeusement des pieds, comme seuls les adolescents savent le faire. Depuis le bas de l’escalier, elle t’informe en criant qu’elle prendra aussi un paquet de Mentos.

Dans la cuisine, une autre gorgée de thé. La brique est posée sur le rebord, un peu trop haut pour moi. Tu me viens en aide. Cette caresse liquide ne cessera jamais de me faire penser à toi. Une vague de sérénité m’envahit lorsque je me noie dans ces souvenirs, qui me permettront de rester à jamais avec toi.

Valentina Poduti

 Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © 652234

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