Mondes imaginaires : causeries chimériques (2)

L’association Mondes Imaginaires, fondée en 2019, regroupe trois anciennes étudiantes en Lettres qui, au terme de leurs études, sont arrivées à une constatation : bien souvent (trop souvent), les littératures de l’imaginaire sont décriées et dévalorisées. Pourtant, l’histoire se construit sur un imaginaire, une conscience collective, et une transmission des mythes dits fondateurs. 

Mondes Imaginaires proposent donc des ateliers participatifs et créatifs aux enfants comme aux adultes, afin que les univers fictifs viennent nourrir le quotidien. User du pas de côté qu’offrent des moments de créativité permet d’enrichir la réflexion à travers des points de vue différents et des concepts innovants. Tous les mois, Mondes Imaginaires proposent un atelier d’écriture créative sur un thème différent. Ensemble, nous explorons diverses facettes de l’écriture et de l’imaginaire. Le but est avant tout d’oser écrire, dans un climat de bienveillance, tout en acquérant de la confiance en soi. Chaque thématique est présentée grâce à des ouvrages qui servent de référence (en science-fiction, fantasy ou fantastique), parfois avec un ancrage historique – ce qui permet de stimuler l’imaginaire. Les participants peuvent, s’ils le souhaitent, intégrer des éléments proposés par les animatrices dans leurs écrits. L’atelier se clôt par un partage volontaire des créations. Un seul mot d’ordre : imaginer !

Les textes que vous découvrirez au sein de cette rubrique sont tous issus de ces ateliers. Le thème de l’atelier du jour était le dialogue et la causerie. Sébastien Aubry vous emmène dans son imagination, avec deux contraintes : 1. un des personnages est un robot ; 2. la phrase imposée à placer est « Aimez-vous les légumes ? ». Bonne lecture !

* * *

Saloperie de légumes !

Quelle merde ! Même pas foutu d’suivre une simple liste de courses. C’est pas comme si j’savais pas lire, qu’j’étais une espèce de teubé du déchiffrage, incapable d’percuter l’sens de phrases monosyllabiques genre « beurre » et « lait ». C’est vrai qu’à la lecture de « tomate », j’commence à baliser sec ; et à « cornichons », j’suis bon pour un pré-burn-out cognitif. Mais y a des limites ! J’ai quand même dépassé l’stade d’l’organisme unicellulaire depuis belle lurette. Mono-neurone, j’dis pas. Un « triso fini au pipi », comme disait Mémé, j’admets. Mais y a de quoi péter un fusible devant tant de débilité au stade terminal !

Et en plus, dès que j’rentre chez moi – enfin, là où qu’elle crèche ma famille d’fêlés d’la cafetière, ma mère et Mémé Prunille en tête –, j’ai droit à un sermonnage en règle. Mais toujours avec politesse, s’il vous plaît :

    • « Bonjour Monsieur Lysandre ! Votre escapade au Coop Pronto s’est-elle déroulée comme vous l’espériez ? N’avez-vous rien oublié sur la liste des commissions ? »

On dirait que s’adresse à moi un majordome du XIXème tout juste sorti d’la naphtaline, engoncé dans son costume à queue-de-pie et avec c’tte haleine de phoque à faire faner illico les tubercules les plus résistants. Beurk ! Quel mauvais goût !

    • « Ta gueule ! J’t’en pose des questions, moi ? », lui rétorqué-je.

Mais lui, toujours impassible :

    • « Avez-vous bien pensé à acheter des oranges ?  C’est riche en vitamine C et excellent pour votre croissance, Monsieur Lysandre ! Avez-vous bien pensé à acheter du poisson ? C’est excellent pour votre mémoire, Monsieur Lysandre ! »
    • « C’est pas ma mémoire qui coince, ‘spèce de gnolu ! »

Comment lui expliquer calmement que j’suis une espèce rare de dyslexique des aliments bio ? Rien qu’de lire « navet », ça m’fout la gerbe ; et si j’ai droit à la rengaine habituelle d’ma daronne, « N’oublie pas les topinambours ! », alors, pour le coup, j’dégobille direct et j’retapisse le lino du salon en mode Guernica, mais en couleurs !

Et c’t empaffé qui n’y comprends rien à rien et qui m’pose toujours c’te question d’con :

    • « Vous aimez les légumes, Monsieur Lysandre ? C’est bon pour la concentration ! »
    • « Concentre-toi plutôt sur la bouffe et la manière d’accorder au mieux des chips au Gouda, des cervelas périmés, du Nutella et du Ketchup, tu m’feras plaisir ! Et arrête d’m’appeler par mon prénom ! On a pas gardé les cochons ensemble que j’sache ! Déjà qu’c’est trop la honte d’s’être fait affubler du nom d’un marin grec d’avant l’époque des dinosaures… »
    • « Un navarque spartiate du Vème siècle, espèce d’inculte ! Relis ton Thucydide, immonde résidu de fond d’capote ! Béotien ! Vandale ! Pedzouille ! Endive ! », résonne une voix rauque et chevrotante au premier étage.
    • « La ferme, Mémé ! Moi aussi j’t’aime ! R’tourne à ton macramé et lâche-moi la grappe avec c’te blase débile ! »

Non mais, j’te jure ! Entendre l’prénom d’ce mec en jupe chaque fois que j’sors et dès que j’rentre à la maison, c’est l’supplice de Prométhée : j’en ai des crises de foie, tellement ça m’fait flipper ! Pourquoi y commandait pas l’Titanic, c’t abruti d’Grec ? Comme ça, on n’en aurait plus entendu parler. Sauf si Mémé était déjà d’ce monde quand il a coulé, l’paquebot. P’têt’ même qu’elle était d’ssus et qu’l’iceberg l’a cryogénisée : ça expliquerait pourquoi elle s’accroche à la vie comme une teigne et qu’elle m’tanne avec c’te Lysandre de mes fesses ! Heureusement que j’dois plus m’occuper d’vider son pot de chambre, à la vieille peau. Depuis qu’Isidore est entré dans nos vies, ma mère a tout l’temps d’prendre soin d’l’autre ancêtre. Mais c’est toujours à moi d’faire les emplettes à la Coopé’. Larbin un jour, larbin toujours. Et c’t andouille qui m’rappelle sans cesse que j’suis qu’un bon à rien, même pas capable d’lire correctement une bête d’liste d’courses ou d’faire la popote tout seul, comme un grand, genre m’faire livrer un Mac Do’ :

    • « Monsieur Lysandre, seriez-vous assez aimable pour dresser la table dans la salle à manger ? Ce soir, bœuf en daube, gratin dauphinois et feuilleté aux champignons sur son lit de roquette. J’ai déjà envoyé la programmation au Thermomix. Il ne vous reste plus qu’à ajouter les ingrédients selon la recette affichée sur le moniteur. Je m’occupe de préchauffer le four et de débrancher l’alarme-incendie pendant 45 minutes ! »
    • « Quoi ? Un gratin dauphinois ? Des pommes de terre ? Tu t’fous de moi ? Et une patate dans la tronche, ça t’dirait ? »
    • « Monsieur Lysandre, je suis votre assistant domotique personnalisé. Je n’ai pas de visage sur lequel vous pourriez projeter quelque aliment que ce soit pour vous défouler. Je n’ai qu’une voix suave et accueillante. Je suis votre ami ! »
    • « J’t’en foutrai d’un ami ! Un parasite ouais ! Fichu robot à casseroles ! »

Pfff ! Me reste plus qu’à aller acheter des légumes pour la salade, si j’veux pas qu’l’autre intelligence à piles pète les plombs…

Quoique…

C’est p’têt’ la solution ? D’lui faire surchauffer les circuits à c’te bestiau ! De c’te manière, « Bye bye Isidore et fichue technologie d’merde ! »

Ce s’rait trop beau, tiens ! Le kiff’ !

Sébastien Aubry

Photo : © congerdesign

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