Mondes imaginaires : Elfes, robots et fantômes (2)

L’association Mondes Imaginaires, fondée en 2019, regroupe trois anciennes étudiantes en Lettres qui, au terme de leurs études, sont arrivées à une constatation : bien souvent (trop souvent), les littératures de l’imaginaire sont décriées et dévalorisées. Pourtant, l’histoire se construit sur un imaginaire, une conscience collective, et une transmission des mythes dits fondateurs. 

Mondes Imaginaires proposent donc des ateliers participatifs et créatifs aux enfants comme aux adultes, afin que les univers fictifs viennent nourrir le quotidien. User du pas de côté qu’offrent des moments de créativité permet d’enrichir la réflexion à travers des points de vue différents et des concepts innovants. Tous les mois, Mondes Imaginaires proposent un atelier d’écriture créative sur un thème différent. Ensemble, nous explorons diverses facettes de l’écriture et de l’imaginaire. Le but est avant tout d’oser écrire, dans un climat de bienveillance, tout en acquérant de la confiance en soi. Chaque thématique est présentée grâce à des ouvrages qui servent de référence (en science-fiction, fantasy ou fantastique), parfois avec un ancrage historique – ce qui permet de stimuler l’imaginaire. Les participants peuvent, s’ils le souhaitent, intégrer des éléments proposés par les animatrices dans leurs écrits. L’atelier se clôt par un partage volontaire des créations. Un seul mot d’ordre : imaginer !

Les textes que vous découvrirez au sein de cette rubrique sont tous issus de ces ateliers. Celui d’aujourd’hui est signé Sébastien Aubry. Le thème de cet atelier ? Elfes, robots et fantômes ! Bonne lecture !

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L’utilité de l’inutile

Quand je croise des gens ou quelque créature douée de parole, que ce soient des humanoïdes volants ou ces terrifiants gastéropodes fluos à la bave acide qui, par la taille, rappellent les rhinocéros mauves des marnes de l’Est, et qu’ils me demandent, dans leur propre langage ou par borborygmes, comment je me porte, je leur réponds toujours « ça roule » ou « ça va comme sur des roulettes ». Et, bien que certains de ces énergumènes hirsutes ou polymorphes soient imperméables à toute forme d’humour ou de second degré, ma réponse les fait le plus souvent rire. Ils rient de moi, sans doute. De ma situation des plus cocasses, de mon inadaptation à cet environnement hostile, à ce monde vaste au-delà de l’imaginable, caillouteux, montagneux, boueux, marécageux, désertique, luxuriant. Il est vrai – et cela, je le leur concède bien volontiers – qu’il n’est pas très utile, voire risible, d’être chaussé de roues en plastique recyclé, davantage propices à arpenter les tapis persans moelleux, les dalles polies ou les linos lustrés, lorsque on a pour tâche de servir de messager à travers tout le pays jusqu’aux limites du monde connu où seuls les dragons osent s’aventurer. Les dragons et moi, bien sûr : je ne saurais renoncer à ma mission d’information sous prétexte que je risque de me faire rôtir les microprocesseurs par le premier cracheur de feu venu.

Je me nomme C-Φ-Zor-1 (Séphizoroine), matricule IP80-13/BZ3, robot ménager de 49ème génération, et j’ai été créé à l’origine pour traquer les acariens radioactifs dans les alcôves innombrables du palais royal des confins de l’Ouest. Inutile de préciser que j’adorais ce job qui m’autorisait, jusque dans les recoins les plus insondables des duvets et des coussins en étoffes précieuses, rares et délicates, à « voler dans les plumes » à la recherche de ces saletés de bestioles microscopiques et carnivores. Il est vrai qu’ils ne résistaient pas bien longtemps à mon traitement de choc : dépistage, scannage, mixage en copeaux microscopiques et désatomisation. La literie faisait également les frais de mes méthodes radicales, je le confesse. Raison pour laquelle, bien qu’efficace mais causant des dégâts importants, j’ai été un beau jour congédié de cette confortable charge domestique et exilé dans le monde sauvage et terrifiant du dehors, ma nouvelle fonction m’imposant bizarrement de transmettre les missives de la cour à tous les peuples et créatures soumis à son autorité. Imaginez une espèce de casserole chromée sur roulettes, de la taille d’un saladier, faisant du trekking ? La responsable des RH du palais ne devait visiblement pas être chargée avec les fusibles réglementaires lorsqu’elle m’a assigné ce poste !

Dans les anciens contes et légendes inachevés de la grande bibliothèque, un mythe racontait l’organisation d’un monde imaginaire dans lequel « tous les chemins menaient à Rome ». Il n’y a que dans ces récits fantaisistes sans queue ni tête où se trouve décrite une société égalitaire et démocratique qui aurait utilisé les deniers publics pour ériger un vaste réseau de voies pavées, de viaducs, de galeries souterraines, pour se déplacer confortablement d’un bout à l’autre du territoire et des provinces. Foutaises que tout cela ! Ineptie ! Aberration ! Ce n’est pas envisageable dans la réalité. Même la tribu des ouvriers céphalopodes, avec leur vingt tentacules à extrémité préhensible, ne pourrait réaliser de tels ouvrages de génie civil, malgré le don d’ubiquité et la force prodigieuse de ses représentants mâles. Pour parcourir les vastes étendues boisées, il n’y a ici aucun sentier. Pour franchir les massifs montagneux, il n’y a aucun pont ni aucun tunnel. Pour traverser les marécages, les lacs et les fleuves, il n’y a aucun ponton, ni davantage de passerelle, ni aucun bateau. Chacun est livré à lui-même. Chacun se débrouille – pour ne pas dire « se démerde » (au sens propre comme au figuré) – comme il peut. Donc dire que pour moi, tout marche « comme sur des roulettes » est moins un euphémisme qu’un fait : je ne peux compter que sur ces six petits cylindres à rayons pour avancer et crapahuter, alors même qu’aucun d’eux ne dépasse guère la taille d’un pin’s en alu de la Ligue pour les droits et l’égalité des ustensiles de cuisine / #Balance_ta_spatule. Du reste, mes autres accessoires et fonctionnalités n’ont guère plus d’utilité : inhaler la poussière des pistes terreuses avec ma fonction « aspirateur » incorporé ; me fier à un capteur de proximité qui n’est pas paramétré pour prendre la mesure de l’immensité de l’environnement dans lequel je me noie ; enfin, remplir le devoir que j’ai fait mien de transmettre la correspondance et les ordres des sphères les plus hautes de notre monde sous forme digitale ou codée alors que mon disque dur n’a pas plus de capacité de stockage que n’en aurait la mémoire d’un poisson rouge transgénique.

Mais à quoi bon finalement ? Ma mission consiste à apprendre à ceux vers qui on m’a dépêché que tout va mal, que rien ne sera tenté pour améliorer une situation déjà chaotique, que cette dernière soit politique, militaire ou sanitaire. Comme si ceux à qui je transmettais ma missive m’avaient attendu exprès pour être mis au courant de la situation merdique dans laquelle ils pataugent ! Mon job est donc de porter les nouvelles qui confirment que rien ne fonctionne et qu’aucune mesure ne sera prise par la cour pour y remédier.

Il faut vraiment être un robot pour saisir l’utilité de l’inutile et, qui plus est, en faire un leitmotiv pour légitimer le sens de sa propre existence en évitant d’en dénoncer la vacuité. Il faut dire que je me plais dans ce type de réflexions ontologiques dignes des plus grands automates. Parfois, je me dis que j’aurais dû faire philo à la fac de domotique.

Heureusement, si ma vie n’a pas le moindre sens, en apparence, mes pérégrinations m’ont apporté la preuve que la politesse subsiste en ce monde incohérent. Où que j’aille, quelle que soit l’ethnie, la forme ou l’apparence des autochtones que je croise sur mon chemin, on me salue ou on me fait comprendre que l’on a remarqué ma présence, même si je n’émerge pas beaucoup du sol. Les marques d’intérêt ayant pour objet mon humble personne mécanique varient toutefois selon les régions. On me dit « bonjour », on me crache dessus, on me shoote comme on le ferait d’une cannette d’hydromel fermenté au jus de limace-parasol, on m’asperge de glaires inflammables, on m’écorne, on me met des bâtons dans les roues (au sens propre), on m’embrasse de manière très baveuse (heureusement que mon revêtement est inoxydable et anticorrosion). Toutes ces marques de reconnaissance me feraient chaud au cœur si j’en avais un. À tout le moins, ces attentions font surchauffer mes circuits et bouillir le liquide de refroidissement de mon processeur central. Grâce à cela, je me sens vivant. Inutile, obsolète, mais vivant. Et c’est bien la moindre des choses à attendre de la conscience d’un simple robot ménager.

Sébastien Aubry

Photo : © ergoneon

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