Mondes imaginaires : Elfes, robots et fantômes

L’association Mondes Imaginaires, fondée en 2019, regroupe trois anciennes étudiantes en Lettres qui, au terme de leurs études, sont arrivées à une constatation : bien souvent (trop souvent), les littératures de l’imaginaire sont décriées et dévalorisées. Pourtant, l’histoire se construit sur un imaginaire, une conscience collective, et une transmission des mythes dits fondateurs. 

Mondes Imaginaires proposent donc des ateliers participatifs et créatifs aux enfants comme aux adultes, afin que les univers fictifs viennent nourrir le quotidien. User du pas de côté qu’offrent des moments de créativité permet d’enrichir la réflexion à travers des points de vue différents et des concepts innovants. Tous les mois, Mondes Imaginaires proposent un atelier d’écriture créative sur un thème différent. Ensemble, nous explorons diverses facettes de l’écriture et de l’imaginaire. Le but est avant tout d’oser écrire, dans un climat de bienveillance, tout en acquérant de la confiance en soi. Chaque thématique est présentée grâce à des ouvrages qui servent de référence (en science-fiction, fantasy ou fantastique), parfois avec un ancrage historique – ce qui permet de stimuler l’imaginaire. Les participants peuvent, s’ils le souhaitent, intégrer des éléments proposés par les animatrices dans leurs écrits. L’atelier se clôt par un partage volontaire des créations. Un seul mot d’ordre : imaginer !

Les textes que vous découvrirez au sein de cette rubrique sont tous issus de ces ateliers. Celui d’aujourd’hui est signé Jessica Descombes. Le thème de cet atelier ? Elfes, robots et fantômes ! Bonne lecture !

* * *

Copain

— Tadaaaaam !

L’enfant s’étale une trace d’huile noire sur le front en l’épongeant et regarde son œuvre. Un tas de ferraille à moitié rouillée qui gît sur un atelier de la même couleur : gris, orange, brun, vert. L’enfant, pris d’un élan frénétique, saute partout, il s’arrête, sa main se tend avec énergie vers un gros bouton, puis s’arrête d’un coup, l’index s’étire, se rétracte, se tend et s’approche un peu plus, s’arrête. Son regard bleu ciel est fixé sur ce bouton, appuyer ou ne pas appuyer.

Puis sa main délicate et fine, mais pleine de callosités, appuie d’un coup sur le bouton qui vire à l’orange. Le courant passe dans les différentes prises rattachées ; le tas de métal vibre, puis se déplie, une patte, deux pattes, quatre pattes pointent en direction du plafond, une queue commence à battre la mesure avec, à son, bout une lumière douce et blanche éclairant l’établi comme une danse rythmée ; deux autres lumières se mettent à luire doucement, une verte à droite et une rouge à gauche de ce qui ressemble à une tête.

L’enfant saute de joie, des larmes brillent au coin de ses yeux, il se précipite pour débrancher, retourner « l’animal » et le poser par terre.

— Ça a marché, ça a marché ! Maman, Papa, venez voir !

Une ombre passe sur le visage enfantin, et une larme finit par couler, laissant dans son sillage apercevoir la peau rose sous la crasse. Il s’accroupit pour être à la même hauteur que sa création.

— Je vais t’appeler Rex, non euh Attila, ah j’ai pensé à tellement de noms que je ne sais pas quoi choisir pour finir. Je crois que je vais juste t’appeler « Copain » !

L’animal pousse un aboiement et remue la queue !

— Super, ça te plait ? Allez Copain, allez viens suis-moi !

L’enfant fait quelques pas dans ce qui ressemble à un garage et examine le chien attentivement, celui-ci avance une première patte en même temps qu’une autre, l’équilibre est précaire, il se balance un peu, repose les pattes un peu plus loin. Avance les deux autres, repose, il marche enfin sur ses quatre appendices !

L’enfant prend son robot dans ses bras et le sert très fort !

— On va être copains tous les deux, les meilleurs copains du monde !

Le chien aboie joyeusement, le même aboiement qu’avant, mais à des fréquences plus rapides pour montre son enthousiasme. L’enfant repose le chien et en lui caressant la tête, il murmure :

— Les seuls copains, aussi.

Il ouvre la porte du garage. La froideur rentre avec le vent et ébouriffe ses cheveux longs, attaché par un fil électrique. L’obscurité leur fait face mais plus les yeux s’habituent aux ténèbres, plus ceux-ci n’en sont plus. Une lueur éclaire un nuage dans le ciel, la lune doit être presque ronde ce soir. Les étoiles jettent des clins d’œil pour saluer l’arrivée d’une nouvelle âme parmi les décombres de cette ville, région, pays, continent, planète.

En y regardant bien, on pourrait même voir une traînée un peu laiteuse dans le ciel : la Galaxie aussi regarde.

L’enfant, se tient bien droit et fier. Copain, le chien mécanique, reste un instant dans une pose solennelle, en tremblant un peu sur ses jambes, puis fait quelques pas. Il part à la découverte de la rue ; au début tout va bien, le sol n’est pas encombré puis des morceaux d’immeubles, du verre, du métal, des carcasses de voitures, de lampadaires, de poubelles jonchent l’environnement de toute part. Le tout se recouvre gentiment de lichen et autres petits éclaireurs végétaux.

Le chien s’arrête un pousse un long aboiement, toujours le même, mais lent très lent.

L’enfant se raidit, cherchant la menace ; à la lumière de Copain, il peut tout d’un coup voir des formes bouger. Se cacher. Il s’accroupit et pose la main délicatement sur la croupe du chien.

— Qu’est-ce que c’est, Copain ? Qu’arrives-tu à voir ? À me faire voir ?

Le chien regarde son maître et remue la queue ; une obscurité voile un instant les lumières de Copain, faisant tressaillir l’enfant. Des formes bougeaient dans la pénombre créée par le robot. Mais le chien continue de battre le rythme avec sa queue, indiquant, comme l’a programmé son maître, qu’il n’y a pas de danger… d’après la machine.

L’ombre repasse et cette fois, un courant d’air froid, très froid, le parcourt. Il se met à trembler, et ses bras se serrent autour de lui. L’ombre repasse et le courant se fait plus fort encore, lui volant sa chaleur. L’enfant recule.

— Copain, viens on rentre, il fait froid, on va chercher un pull.

Le chien reste un instant immobile pendant que l’enfant se retire doucement vers le garage. Étonnamment, il tremble moins, le chien finit par faire demi-tour péniblement et vient ensuite tranquillement vers son maître. Un vent et des ombres le suivent.

L’enfant frissonne à nouveau et se met à claquer des dents. Il comprend le problème et court en arrière, rentre dans le garage et ferme la porte, laissant le chien derrière.

Le chien aboie de son unique timbre, un long moment. Les lèvres tremblantes, l’enfant s’affale contre la porte

— Ne t’inquiète pas Copain, je vais venir te chercher, on va attendre que le soleil réapparaisse et je viendrais te chercher. Promis, promis !

Le jour vient, les larmes ont séchées sur ses joues.

Il se lève, et appuie doucement sur le bouton de la porte ; celle-ci s’ouvre légèrement, laissant passer un rayon de lumière brûlante ; l’enfant recule, il ouvre encore un peu du bout du doigt puis se recule précipitamment.

— Copain, viens mon chien viens,

Un boum boum lui répond, le chien essaie de rentrer mais la porte n’est pas assez haute pour qu’il puisse passer. Or l’enfant ne l’a pas programmé pour qu’il puisse se baisser ni se coucher. Cela sera dans la prochaine version. Mais il ne peut pas ouvrir plus, le bouton de la porte est dans l’axe de la lumière.

Après une grande hésitation, il se précipite vers le bouton ; la porte s’ouvre et le chien rentet en aboyant joyeusement. L’enfant se précipite sur le bouton de la porte pour la refermer, mais ce faisant, sa main est exposée à la lumière solaire. Une odeur de chair brulée s’élève et un petit filet de fumée s’échappe de sa main, alors que les lumières de Copain éclairent son maître dans la pénombre. Le garçon s’approche du chien, s’accroupit et veut le prendre dans ses bras, mais il était lui aussi brûlant.

Puis les lumières du chien vacillent et un courant d’air froid le traverse.

*

Fin alternative

Il se fige donc en espérant reconnaître quelque chose dans ces formes ; il sent quelque chose l’effleurer, comme une caresse fraîche sur la joue, il tressaille mais croit ressentir, l’espace d’un instant, un sentiment d’apaisement, de tendresse. L’ombre repasse et lui ébouriffe les cheveux, et une pointe de froid s’attarde sur la pointe de son nez. Le souvenir de sa mère l’envahit. Elle faisait toujours ça, quand ils se retrouvaient après l’école.

Un vent fort et froid lui arrive dessus, un vent qui s’enroule autour de lui comme s’il voulait le porter et il sait, il sait que c’était son père.

Son monde, en pleine nuit, s’éclaire soudain d’un élan de son cœur qui a emmagasiné trop de tristesse, se vidant d’un coup et s’abreuve à craquer d’amour !

Le chien, lui aussi, comprend peut-être quelque chose ; l’aboiement change et change encore pour aller sur des gammes non programmées, et il saute partout autour de son petit maitre sans trembler ni vaciller.

Jessica Descombes

Photo : © GAIMARD

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *