Pastiche : Pleurer

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Calypso Eliez vous propose un pastiche. Sa mission ? S’inspirer de Marguerite Duras. À vous de plonger dans ce texte ! Bonne lecture !

* * *

Pleurer

Aujourd’hui, je pleure. Les larmes coulent. Ça arrive d’être triste. Avant, je ne pleurais jamais. Quand je dis avant, je parle de l’internat. À l’internat, la tristesse était si présente qu’elle en était devenue banale. Parfois, je me cachais dans les toilettes du deuxième étage, les seules où il y avait un verrou je crois. Je pleurais un peu, puis je repartais. La plupart du temps, elle était enfermée fermement dans ma gorge, la tristesse. Emprisonnée, impossible de sortir, comme moi.

Les larmes se relaient, les unes après les autres. Puis elles affluent. Pour finir toutes entassées vers mon menton. Elles sont salées mais conservent ce goût d’amertume. Elles ne devraient pas couler. Si ça continue mon visage ressemblera à celui de la toile de Picasso, La Femme qui pleure.

Je me souviens de la dernière fois que j’ai pleuré. C’était avec lui. L’un dans les bras de l’autre. Un adieu auquel une première rencontre aurait tout à envier. Jamais de moments n’a été aussi fort que celui de la séparation. C’est bizarre de voir les gens qui ne pleurent jamais pleurer. Comme s’ils faisaient un honneur, un cadeau. La peau monte en température, les embrassades sont humides et les gestes plus mous. Les amoureux se séparent. Ils laissent leur rôle au suivant, tout en espérant, de façon égocentrique, que personne ne saura le jouer aussi bien qu’eux.

Ce sont les moments où l’on partage une tristesse qui sont les plus forts. La joie c’est agréable, ça fait sourire, mais la tristesse ça reste bien ancré dans la tête. Les moments de joie, ça se raconte. Les moments de tristesse, ça se respecte, en silence.

Je n’aime pas pleurer. Je me sens complètement dominée par un sentiment que je ne contrôle pas. Je me sens désarmée. Et je n’aime vraiment pas me sentir désarmée.

On se serre si fort que malgré toute ma haine et ma léthargie dues au manque de force et aux pleurs, je pourrais repartir pour un tour. Allez, on recommence. Je suis vidée mais on recommence. On recommence parce que des gens avec qui je pleure, les yeux dans les yeux, les larmes dans les larmes, il n’y en a pas. Sauf lui peut-être.

Pleurer, ça la rend faible. Ça lui rappelle qu’elle n’est pas invincible. Le jour où quelqu’un découvre que je ne suis pas invincible, c’est la fin. Il va démolir ma cotte de maille et voir qu’en dessous, il n’y a rien. Que derrière cette panoplie, elle est vide. Le néant total.

Alors oui, là, assise sur ce canapé, je pleure.

Calypso Eliez

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © Counselling

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