Patois romand : Les roillés du volant

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Béatrice Laini vous propose de plonger dans le patois suisse romand. Sa mission ? Inclure une série de mots imposés par le hasard, tirés des parlés de Romandie. Saurez-vous tous les identifier ? Bonne lecture… et bonne aventure !

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Les roillés du volant

Le soleil était au zénith (il faisait une de ces tiaffes!), pas un seul nuage qui puisse troubler la beauté de ce ciel bleu du mois de juin, qui contrastait avec les montagnes vertes du paysage valaisan. Au milieu de ce spectacle offert par la nature, une route, sillonnée de manière abrupte par la course effrénée d’un cassoton rouge, qui semblait ne pas savoir où se diriger car ses signofiles clignotaient sans arrêt : tantôt à droite, tantôt à gauche. À l’intérieur du véhicule, une joyeuse petite famille chantait à tue-tête, en cœur avec le CD d’Henri Dès lancé à plein tube. Le son était si fort qu’on pouvait distinguer les paroles des chansons au travers des vitres fermées du bolide. Tandis que le calme régnait sur ce paysage bucolique, la voiture poursuivait son chemin en allant de bizingue sur la route sinueuse, manquant à chaque virolet de se heurter les bords contre les barrières de protection.

— C’est à l’école tagadagada qu’on apprend les bêtises, bouélait le cocolet de la famille, tout juste cinq ans (le plus jeune des trois tourmente-chrétiens de la tribu), du haut de la banquette arrière, cougné entre son frère ainé et de sa sœur cadette.

La moque lui coulait du niflet et il en était tout embardouflé, mais l’envie de chanter le refrain à en perdre le souffle était trop forte pour qu’elle puisse être interrompue par une pause mouchoir.

Le père, visiblement agacé par ce chenabre et la tirée (et qui, de surcroît, n’était visiblement pas un fan d’Henri Dès étant donné qu’il ne chantait par avec les siens), ne savait plus comment rester tranquille sur le siège passager. En effet, il se tortillait du tchu comme un bougillon, prêt à s’arracher les cheveux et tâchant de se retenir de leur mettre une agnafe à tous pour qu’ils se taisent enfin. Sa patience avait atteint une limite ; il était à deux doigts d’envoyer flûter ses trois enfants pour qu’ils chantent autre chose que les chansons d’un vieux badadia gâteux, apprises à l’école enfantine. Cela devait faire quelques heures que ce concert ambulant durait, et il n’était apparemment pas près de s’arrêter car ils n’en étaient qu’à mi-chemin (et qu’au deuxième album d’une compilation de cinq disques) !

La moutre, qui se trouvait au volant, chantait fort elle aussi. Exagérément emportée par la mélodie répétitive, elle balançait son corps d’un côté et de l’autre, en rythme avec la musique. Ces mouvements de pendule avaient une répercussion directe sur le volant de la voiture, lui faisant adopter une drôle de trajectoire, ce qui donnait des hauts le cœur à son mari (lequel songeait presque à sauter de la voiture pour se sauver de là).

Ils chantaient sans s’arrêter, si déchaînés par la naissance de cette chorale ambulante qu’ils ne remarquèrent pas qu’un scooter, conduit par un homme, était arrivé à hauteur de la vitre du conducteur et leur faisait signe de s’arrêter au plus vite. Le père saisit alors l’occasion pour éteindre immédiatement l’autoradio et ordonna à sa feniaule de ralentir, de se rabattre sur le bord de la route et de couper le moteur. La famille était à présent à l’arrêt, dans le silence (au grand bonheur du père qui avait l’impression de renaître). L’homme qui conduisait le scooter s’approcha de leur voiture et leur fit signe de baisser la vitre. C’était un gâpion. Les parents échangèrent des regards interrogateurs avec le guelu et celui-ci les salua, échangea brièvement avec eux, leur tendit une bûche puis s’en alla. Le couple se regarda. La femme tenait entre ses mains une amende pour excès de vitesse. Leurs vacances en famille démarraient fort !

Béatrice Laini

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © pixel2013xs

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