Patois romand : Une heureuse mésaventure

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Lorie Raimondi vous propose de plonger dans le patois suisse romand. Sa mission ? Inclure une série de mots imposés par le hasard, tirés des parlés de Romandie. Saurez-vous tous les identifier ? Bonne lecture… et bonne aventure !

* * *

Une heureuse mésaventure

Par une matinée d’automne où la cramine avait paralysé les habitants d’un village romand dans leur sommeil, Jean le postier, toujours accablé de fatigue, restait allongé dans son lit. Le temps passant, il se risqua tout de même à sortir un pied de sa couette et fut brusquement saisi par le froid. Il se donna du courage pour enfin se lever et quitta avec regret la douce tiédeur de ses draps. À peine levé, il commença à geindre : « Allons, pourquoi la vie me fait tant de misères ! Si M. Müller était plus magnanime, je pourrais m’autoriser de temps à autre un peu de retard ». En effet, son directeur était un homme animé par l’ordre et la discipline, n’hésitant pas à morigéner sévèrement ses subordonnés à la moindre incartade. À travers ses rideaux motif vichy, Jean prit connaissance du temps et vit avec dépit l’épaisse brume appesantie sur le sol, la bruine qui tapait doucement sur les carreaux de sa fenêtre. Après avoir goulûment avalé son petit-déjeuner, il se prépara à partir au travail sur son boguet.

La route fut courte, mais pénible, car la levée du vent eut pour effet d’intensifier le froid matinal. Le bureau de poste, situé sur la place du village, ne semblait quant à lui jamais souffrir de ces intempéries et le jeune homme s’y rendit comme à son habitude, non sans maugréer. Il croisa alors son collègue Daniel, déjà prêt pour sa distribution de courrier. Alors, enfin chargé de lettres, Jean empoigna à nouveau son boguet et reprit la route. Lorsque sa tournée commença, il oublia rapidement les déconvenues de ce temps particulièrement froid et se mit à siffloter gaiement. Mais, tandis que ses livraisons suivaient leur cours, il se mit à roiller comme si le ciel voulait transformer les rivières en lacs et les fleuves en océans. Le pauvre postier ne vit soudain plus où la route le menait et, sans ralentir, finit par atterrir dans un muret. Tout penaud et encore secoué par ce choc, il réalisa avec effroi que l’avant de son véhicule était complètement carré-bossu. Pire encore, le muret avait lui aussi souffert lors de l’impact, puisque des pierres en étaient tombées. Il s’assura que personne ne l’avait vu et partit à toute vitesse terminer tant bien que mal ses livraisons. Toujours en proie à l’averse, il voulut allumer son phare avant pour y voir plus clair, mais découvrit qu’il s’était malheureusement brisé lors de l’impact. Saisi par les affres de la culpabilité de ne pas avoir freiné à temps, il réfléchit à un moyen de réparer rapidement son véhicule de service. Il s’imagina avec horreur la réaction de M. Müller et envisagea même un renvoi de sa part. Où allait-il trouver la somme nécessaire aux réparations ?

Tout en se lamentant à propos de son sort durant le reste de son service, Jean se rendait bien compte qu’il allait devoir annoncer sa mésaventure à son directeur et pria pour le trouver de bonne humeur à son retour au bureau. Par malheur, l’homme lui parut plus contrarié qu’à son habitude et l’annonce que Jean s’apprêtait à lui faire ne lui présageait rien de réjouissant. Prenant le même courage qu’il employa le matin pour se lever, le postier décida toutefois de parler du triste état de son boguet :

  • Ne vous fâchez pas M. Müller, mais j’ai malencontreusement abîmé ma mobylette.
  • Allons bon, ce n’est pas le moment de m’agacer avec vos sornettes Jean, répliqua sèchement le directeur. Je viens tout juste de recevoir un appel de ma femme et il semble qu’un nioquet se soit encastré dans mon muret, lui coûtant certaines de ses pierres.
  • Ah bon ! s’exclama Jean devenu brusquement blême. A-t-elle vu le responsable ?
  • Non bien sûr que non, elle ne s’en est aperçue qu’après le coupable parti.

Alors soulagé de ce dénouement, Jean voulut réaborder le sujet de son malencontreux accident :

  • Durant ma course ce matin, j’ai emprunté mon trajet habituel, mais à cause de la forte pluie, je n’ai pas vu un des arbres… J’ai abîmé la taule de mon boguet et je crois que le phare avant est cassé.
  • Qu’est-ce que les gens vont penser de mon muret, continua M. Müller qui ne semblait prêter aucune attention au récit de son employé. Ils penseront que je ne sais pas tenir une maison correctement.
  • J’aurais dû être plus vigilent, surtout quand cela concerne un véhicule de fonction. Mais ne vous inquiétez surtout pas, je vais trouver une solution pour le réparer…
  • J’en ai assez de vos billevesées, Jean ! Un phare se répare rapidement et la taule abîmée n’empêche pas l’engin de rouler. Est-ce compris ou bien ? Alors, maintenant, allez faire réparer votre boguet tout seul et que je ne vous revois pas de sitôt !

Jean ressentit un profond soulagement. Quelle chance que cette pluie ait eu lieu ! Bien qu’elle lui causât le plus grand tort, elle fut aussi probablement la raison qui lui permis de n’être vu de personne. Les jours qui suivirent son accident, il en parla à son collègue et ami Daniel qui, étant habile de ses mains, l’aida à remplacer le phare de son véhicule. Alors le postier put reprendre normalement son service, mais passa désormais avec la plus grande prudence devant une certaine maison où les pierres d’un muret avaient été méticuleusement replacées.

Lorie Raimondi

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © ninita

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