Requiem for a dream : le rêve est fini

Avec Requiem for a dream en 2001 et cette histoire de dépendance (drogue, télévision) intergénérationnelle, Darren Aronofsky irradiait le monde de son talent. Un film sur les excès, quelque peu excessif cependant, qui a le défaut de ses qualités.

Cela débute à cent à l’heure dans une ambiance de folie, qu’elle soit télévisuelle avec une émission de divertissement survoltée, ou familiale (la dispute mère/fils au sujet du poste de télévision, encore). Le lien entre tout ça ? La drogue. Harry (Jared Leto) est accro à l’héroïne et, pour se payer sa dope, vend le poste de télé de sa mère, Sara Goldfarb (Ellen Burstyn), une femme esseulée et vieillissante qui perd pied avec la réalité. Dépendante de la télévision, cette dernière va entreprendre un « régime » à base d’amphétamines pour maigrir et espérer passer dans son émission préférée…

Tiré du livre de Hubert Selby Jr., l’auteur de Last exit to Brooklyn[1], Requiem for a dream est un film qui aborde la thématique des écrans, mêlant la forme – avec écrans partagés, caméras de surveillance et autres images télévisuelles – au fond (l’aliénation sociétale qu’ils génèrent). Avec le recul (le film date de 2001), la photographie semble datée mais procure paradoxalement un sentiment d’intemporalité, un peu comme de revoir Orange mécanique aujourd’hui, si marqué par les années 70 qu’il en dépasse l’époque. Davantage qu’au film de Kubrick, c’est à Brazil de Terry Gilliam, d’ailleurs, que l’on pense ici. Le cadre est volontairement dépassé mais le propos, les ravages de la dépendance, toujours autant d’actualité.

Amphétamines pour maigrir (c’est quoi le natel du Docteur ?) versus héroïne, ça c’est générationnel !

Un film qui traite de la drogue, une bande son résolument rock et électro… Aronofsky mêle tous les ingrédients du film avec lequel la jeune génération peut immédiatement s’identifier. Et si Requiem for a dream n’est pas davantage que cela, en cela il est bien fait. Électro-rock, dope, ça ne vous rappelle rien ? Trainspotting, tout juste, sorti cinq ans plus tôt ! Mais, à la différence de son illustre prédécesseur, Requiem for a dream n’est pas un film choral qui cherche à saisir l’air du temps, plutôt une tranche de vie d’un être à la dérive : Harry Goldfarb. Harry et sa mère, qu’il aime malgré les différences culturelles ; Harry et sa petite amie, qu’il aime aussi, malgré – ou grâce – à la drogue ; Harry et son meilleur ami Tyrone (Marlone Wayans), accro et dealer également, qui l’entraîne à sa perte. De tous les plans ou presque, Jared Leto (Dallas Buyers Club) crève l’écran. Tout comme Ellen Burstyn (La dernière séance, Alice n’est plus ici, L’exorciste), impressionnante dans son rôle de mère borderline en quête de reconnaissance sociale.

C’est là le grand intérêt du film. Si Requiem for a dream est sans complaisance sur le regard que portent les adultes sur cette génération perdue, Darren Aronofsky prend soin de ne pas être dichotomique. Derrière l’histoire de la mère avec son improbable participation à l’émission de télévision et son non moins improbable régime pour pouvoir s’y afficher avec sa plus belle robe, le réalisateur ajuste son propos : chaque génération a sa dépendance. Il y a quatre ans, Danny Boyle a réalisé la suite de Trainspotting. S’il en prenait l’envie à Aronofsky, quelle serait la dépendance en 2021 ? Drogue pour les uns… euh, non, ce ne serait plus possible à cause des Wokes[2] et du politiquement correct, disons alors Tik Tok pour les uns et Facebook pour les autres (hum, mauvais remake en perspective !).

La chute n’en sera que plus violente

Plus le film avance et plus Darren Aronofsky radicalise sa mise en scène. Ainsi, les images se déforment (comme dans un aquarium) pour traduire l’altération de la vision et de la pensée de Sara. Son élocution est d’ailleurs ralentie et elle-même dit se sentir « embrouillée ». Le tout, ou presque, en caméra subjective. Par conséquent les lumières deviennent stroboscopiques quand Sara, sous l’effet du surdosage d’amphet’, les voit comme telles. Quant aux autres, entre manque de drogue et manque de chance, les itinéraires suivront une même courbe, descendante. Le problème, c’est qu’Aronofsky abuse des images de shoot à l’héroïne (drogue que l’on chauffe, injection, pupille dilatée), surlignant et par là même affadissant quelque peu son propos.

Après Pi et avant The Wrestler ou encore Black Swan, Requiem for a dream signait les débuts prometteurs d’un jeune réalisateur (32 ans à l’époque) talentueux. Le film a donc les défauts de ses excès : un propos trop appuyé, trop de références cinéphiliques… d’ailleurs, le film s’achève comme Brazil, sur un rêve. Requiem for a dream n’en possède pas moins une vision, avec ces héros aux parcours identiques, dont les ambitions diffèrent, certes, mais aux destinées qui restent malheureusement scellées. Une vision et des images percussives qui marquent profondément les spectateurs, parfois même jusqu’au dégoût.

Bertrand Durovray

Référence : Requiem for a dream, de Darren Aronofsky, 2001. 1 h 42. Avec Jared Leto, Ellen Burstyn, Jennifer Conolly, Marlon Wayans…

Photos : © DR

[1] dont Requiem for a dream n’est pas la suite, malgré le titre français du livre (Retour à Brooklyn).

[2] « Woke » (éveillé, en français), désigne les personnes conscientes des problèmes liés à l’égalité raciale et à la justice sociale. Par extension, le terme cible aussi ceux qui, par radicalisme idéologique, se posent en juge de ces valeurs, et condamnent tous ceux qui ne pensent pas comme eux.

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

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