« Si je meurs laissez le balcon ouvert »

Raimund Hoghe est né à Wuppertal, la ville de la chorégraphe Pina Bausch. Endossant d’abord la fonction de dramaturge et de conseiller pour Pina, la danse minimaliste de Hoghe s’est nourrie de celle de Bausch et a ensuite gagné ses propres lettres de noblesse. Du 4 au 6 septembre, le Pavillon ADC revenait dans An Evening with Raimund, sur l’envol de Hoghe hors des murs de sa ville natale.

Raimund Hoghe se meurt et, comme s’il fallait que la mort n’ait pas le dernier mot, ses deux fidèles collaborateurs artistiques Emmanuel Eggermont – dont la compagnie Anthracite est installée à Lille – et Lucas Giacomo Schulte – avec qui il collaborait depuis 1992 en tant que chorégraphe – lui rendent hommage. Un hommage étiré dans toute sa longueur, alternant entre l’obscurité d’une période terminée ; voilà danseurs et danseuses tou·te·s vêtu·e·s de noir, et la clarté, les mille lumières apportées par Hoghe au monde de la danse contemporaine, avec des musiques entrainantes, des micro-valses infusées de couleurs et de poésie. On a de tout sur cette scène !

L’éphémère ou l’immortel ?

J’avais vu, il y a quelques longs mois de cela la pièce Aberration d’Emmanuel Eggermont à l’ADC et c’est avec un plaisir inouï que je le redécouvre sur scène pour cette soirée dédiée à Raimund Hoghe. L’espace a beau être immense, les 9 danseurs et danseuses parviennent comme celles et ceux  d’antan (l’ADC a migré vous souvenez-vous ?) en un rien de temps à l’habiter, à montrer que le vide ne s’installera pas de sitôt surtout lorsque quelqu’un vient à disparaître. Il y a, dans la performance, comme une volonté de varier entre moments de recueillement pour Hoghe, peuplés de micromouvements, musiques très calmes et souvenirs vifs, durant lesquels chacun et chacune des danseurs et danseuses s’en donne à cœur joie pour évoquer son lien magique à Hoghe. Des voix d’opéra, des chansons allant de Mickael Jackson à Aznavour, des multiples possibilités de danse contemporaine s’offrent à nos yeux de spectateur·trice curieux·ses. Raimund Hoghe était connu pour son ouverture sur les autres formes d’art et, reconnaissons-le, la performance rappelle certains tableaux impressionnistes.

Elle ne sera pas une histoire mais une fusion de fragments chorégraphiques. On dénote quelques longueurs au bout d’une heure de représentation et l’on pense au temps long de la vie par rapport à la mort subite (peut-être !).

L’imagé

Dans les chorégraphies de Raimund Hoghe – et mal m’en prend d’avoir manqué la toute première pièce de l’Allemand Meinwärts au Théâtre du Grütli à la fin des années 90 – l’on retrouve, toute timide mais bien présente : la beauté suspendue.

Elle était d’ailleurs au rendez-vous lors de la performance. Les danseurs et danseuses suivent une chorégraphie qui laisse place tant à des moments d’improvisation en solo qu’à des mouvements de groupe. La beauté émerge de cette juxtaposition d’une liberté vécue en solitaire et partagée avec les autres. Le théâtre d’objets a également sa place et marque des temps de pause dans la danse, lorsque, par exemple, chaque danseur boit l’eau à la cuiller ou déverse un sable de couleur différente sur le sol obscur du Pavillon. On est happé tant par la légèreté de la danse que l’attitude comme désinvolte des danseurs et danseuses qui rendent hommage sans tomber dans le piège du trop-dramatique. Voilà le temps suspendu au-dessus des maux !

Dans cette soirée, il y a, certes, certains codes qui pourront paraître abscons si l’on ne connait pas le monde hoghien, mais il n’en reste pas moins que la performance sait nous rendre attentif·ve·s à cet adage de : faire le moins pour dire le plus. Un petit plaisir.

Laure-Elie Hoegen

Infos pratiques :

An Evening with Raimund, d’Emmanuel Eggermont et Luca Giacomo Schulte, du 4 au 6 septembre au Pavillon ADC, dans le cadre de La Bâtie-Festival de Genève.

Avec Ornella Balestra, Ji Hve Chung, Finola Cronin, Adrien Danton, Lorenzo De Brabandere, Emmanuel Eggermont, Kerstin Pohle, Luca Giacomo Schulte, Takashi Ueno

Photos : © Rosa Frank

Laure-Elie Hoegen

Nourrir l’imaginaire comme s’il était toujours avide de détours, de retournements, de connaissances. Voici ce qui nourrit Laure-Elie parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, croisons-nous et causons!

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