Sus à la mansuétude !

Entre les herbes folles et les petits plats vegan et chatoyant de l’Orangerie, surgissent des nattes africaines, colorées, vivifiantes. C’est une douce nécessité de s’y arrêter. Et là, quoi ? Place à la Françafrique ! Le Théâtre de l’Orangerie propose du 31 août jusqu’au 2 septembre une rétrospective documentaire combinée avec un one-man show détrônant, fulgurant.

L’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma écrivait dans Le vote des bêtes sauvages : « L’éléphant ne se décompose pas en un jour. » Ainsi en est-il de l’histoire coloniale et celle des indépendances des différents pays d’Afrique de 1958 à nos jours. Non ? On n’oublierait pas de sitôt les atroces alliances et manigances qui s’y sont opérées. Et pourtant… Jérôme Colloud et son compère Cédric Cambon aux commandes du spectacle s’en donnent à cœur joie pour retracer ce que peuple et politiciens aimeraient faire taire. Et ça fiche les frissons !

Come on !

C’est un théâtre participatif que nous proposait, hier, le comédien Jérôme Colloud agile comme un poisson, enfin…, tout un banc de poissons dans l’eau puisqu’il jouera tous les présidents de la Ve République, tous les dictateurs, les hommes de pouvoir et les arrachés vifs sur scène. Qu’il est puissant car drôle, il piétine les frontières : celles entre le non-dit et l’avoué – il révèle des petits secrets sur le royaume du géant ELF – la grande compagnie d’essence – dans l’Etat du Biafra, la mainmise sur les ports du continent africain – celles entre le politiquement correct et l’absolument dépassé, comme celui d’imiter les accents, avec une prouesse rarement vue. Terrible et l’on rit. Des frontières entre l’Hexagone et l’Afrique que l’on pensait bien dessinées ? Une fiction ! Il y en a (eu) des allers-retours et des jeux de pouvoir !

Seul sur scène, Jérôme Colloud joue de la puissance imaginative du théâtre, évoque, mime, crée les personnages de cette longue histoire. Par ses adresses au public, il s’assure que ce dernier comprenne bien le déroulement des évènements abracadabrants de la Françafrique. Cours d’histoire ? Que nenni, c’est comme une série en chair et en os dont on ne voudrait jamais qu’elle s’arrête. Ou comment montrer que l’on devient aussi vite dépendant du Savoir lorsque celui-ci est délivré comme un bon petit pain chaud. Franchement, bravo. Un autre spectacle nous avait également sonné les cloches…

Le ton railleur

La fascination pour ce comédien s’opère sans doute pour son aisance à varier les rôles, les voix – il hurle, il raille, il pleurniche, il se moque, il est vulgaire, il est poignant –, son aisance à habiter la peau des mauvais hommes au bras trop long – il va jusqu’à revêtir la peau d’un tigre, d’ailleurs que le conseiller militaire français Bob Denard portait, peut-être sur les épaules, lors de ses opérations au Biafra. Oui, l’ambition lui coulait le long des veines et, tandis que le comédien nous confronte avec l’abominable, nous apprenons que lui, comme d’autres, profita des énormes gisements pétroliers au Niger. La production atteignait 10 millions de tonnes par an dès 1966 et était contrôlée … Poum poum poum, surprise ! par : Shell, BP et American Overseas.  Lors de la guerre du Biafra (2 Millions de morts), l’aide logistique française signifiait également la livraison d’armes, de munitions, de mercenaires. Bref, l’idée de paix paraissait lointaine.

Échecs de la décolonisation, violence de soi-disant destinées réservées aux pays d’Afrique, le texte de la grande Saga nous secoue. Au sortir de la pièce, un bal nous attend, des courts-métrages, des exposés dans le labyrinthe artistique proposé par la Fondation Daniel Meynard. Ce dispositif scénique fait office d’immense contextualisation historique et sociale dans les relations entre l’Europe et l’Afrique, cette soirée est une réelle immersion dans une thématique aux répercussions infinies. Après la performance inouïe de la compagnie Les Trois Points de Suspension, la transition avec le monde extérieur est faite en douceur mais le cœur de révolté ne pourra se reposer si vite.

Laure-Elie Hoegen

Infos pratiques :

Nié qui tamola et La grande saga de la Françafrique , de 31 août au 2 septembre 2022 au Théâtre de l’Orangerie

Écriture, mise en scène : Nicolas Chapoulier et Jérôme Colloud

Avec Jérôme Colloud, Cédric Cambon,

Photos : © Vincent Murteau

Laure-Elie Hoegen

Nourrir l’imaginaire comme s’il était toujours avide de détours, de retournements, de connaissances. Voici ce qui nourrit Laure-Elie parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, croisons-nous et causons!

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