Voyager peut avoir bien des sens

« Et le bateau s’en va », c’est ainsi que l’on pourrait traduire le titre de la dernière création du Théâtricul, E la nave va, ou l’histoire de deux amis qui décident de partir pour mieux se retrouver… À voir jusqu’au 30 mai, avant quelques supplémentaires au mois de juin.

Dans ce lieu si chaleureux, c’est la vibration artistique qui règne en maître. Loin des spectacles à gros budgets, l’équipe à la tête de ce petit théâtre fait la part belle aux créations les plus diverses, si entente il y a, autour d’un verre toujours. C’est ce qu’on nous annonce en préambule de la pièce. E la nave va, de Stéphane Michaud, ne déroge pas à la règle. Et c’est – encore une fois – sous la forme d’une invitation au voyage que la vibration prend forme…

Claude (Olivier Leutke) et Antoine (Pierre Hauser) sont amis depuis bien longtemps. La cinquantaine arrivée, ils décident de partir en voyage, pour six mois. Mais voilà qu’au dernier moment, l’un décide de partir vers l’Est, l’autre vers l’Ouest. Et alors qu’ils doivent se retrouver à Whangamata, en Nouvelle-Zélande, de nombreuses surprises les attendront en chemin, que l’on découvre au fil des lettres qu’ils s’écrivent et qui restent éparpillées sur la scène, comme un avant-goût de ce qui nous attend.

Le voyage comme aventure ou comme introspection

À travers Claude et Antoine, ce sont deux visions du voyage qui s’opposent. Récitant les lettres qu’ils s’adressent, les deux compères font travailler notre imaginaire. Claude, après avoir voyagé dans le monde entier pour son travail et visité les plus beaux palaces, décide cette fois-ci de partir à l’aventure. S’il sait où il veut aller – en Nouvelle-Zélande – l’itinéraire pour y parvenir lui réserve quant à lui pas mal de surprises. C’est ainsi qu’il se retrouvera, au gré des rencontres, à embarquer dans la cale d’un bateau où il épluchera des pommes de terre en échange du trajet à moindre frais, ou encore à mener la révolution en Amérique du Sud quelques semaines plus tard… Bien loin de là, à Derborence, dans son Valais natal, Antoine entame une introspection sur sa vie, lui que toute joie de vivre semble avoir abandonné depuis le départ de sa femme. L’aventure et les obstacles face à la solitude et l’introspection, voilà donc les deux visions qui nous sont présentées à travers ces deux personnages. On pourrait croire dès lors que tout les oppose, et pourtant…

Voyager chacun de son côté pour faire le chemin ensemble

Il était bien question au départ de voyager ensemble, ou au moins de se retrouver tous les deux à l’autre bout du monde. Au fil de lettres, on apprend la raison profonde de leur décision de partir chacun de son côté, au-delà d’un simple désaccord sur l’itinéraire à suivre. Je ne vous dévoilerai pas plus de détails, car l’essentiel est ailleurs. Au-delà du voyage physique, de ce tour du monde entamé par les deux compères – qui s’arrêtera d’ailleurs bien vite pour l’un d’entre eux – c’est un voyage au cœur de leur relation que E la nave va nous propose. Grâce aux mots de l’autre, au récit diamétralement opposé de chacun, ils se comprennent de mieux en mieux et découvrent ce qui fait vibrer l’autre ou, au contraire, l’empêche d’avancer. Ou comment s’éloigner pour mieux se rapprocher, et sceller une amitié déjà solide. Un beau moment de poésie.

Voyager en musique

De la poésie, c’est bien ce dont il est question dans E la nave va. Cette poésie, elle se trouve d’abord dans le jeu des deux comédiens. Pierre Hauser, qu’on avait déjà vu dans le magnifique Le Deuxième Mur, déjà mis en scène par Stéphane Michaud, montre une douceur rare, en incarnant cet Antoine qui se cherche. Olivier Leutke, quant à lui, est beaucoup plus engagé dans l’énergie communicative, et nous fait voyager en racontant les concerts sauvages en Amérique du Sud et les soirées dans les bars des ports. On embarque avec eux et on rêve. Cette poésie, elle se trouve ensuite dans le texte de Stéphane Michaud, avec toutes ces citations qu’il emprunte aux grands auteurs (Bouvier, Mallarmé…) et crée un liant qui touche en plein cœur. Cette poésie, elle se trouve enfin dans l’accompagnement musical d’Emmanuel Bouvier, qui revisite, avec sa voix et ses instruments, des grands classiques comme The Passenger d’Iggy Pop, Emmenez-moi d’Aznavour ou encore Le Sud de Nino Ferrer, pour créer une ambiance sonore propice au calme et à la rêverie…

Sans fioritures, presque sans décor – à l’exception de quelques caisses et autres sièges – E la nave va nous emmène en voyage, à l’heure où il est difficile de partir. Le spectacle et ses comédiens nous font rêver, tout en proposant un voyage au cœur des relations amicales. On en redemande…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

E la nave va, de Stéphane Michaud, du 20 au 30 mai 2021 (supplémentaires du 3 au 5 juin) au Théâtricul. Un spectacle de Cie Cyparis Circus

Mise en scène : Stéphane Michaud

Avec Pierre Hauser, Olivier Leutke et Emmanuel Bouvier, pour la création sonore, la musique et les chansons

https://www.theatricul.net/

Photos : © Théâtricul

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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