Zoopoétique : Le long sommeil

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Valentine Uldry expérimente un exercice de zoopoétique. L’enjeu ? Se mettre à la place d’un animal… Cet exercice est inspiré de notre défi « L’écriture qui pousse » du mois de novembre 2021, consacré justement au règne animal. Saurez-vous trouvez qui est le narrateur ou la narratrice de cette histoire ? Bonne lecture !

* * *

Le long sommeil

C’est l’automne. Je le devine à l’air qui devient plus froid, au ciel qui s’assombrit rapidement et à la nature qui se fait silencieuse. La petite cascade dans laquelle j’aime me baigner durant les chaudes journées d’été est désormais impraticable : elle est entièrement gelée. Le soleil a brutalement laissé place à la pluie, au vent et au brouillard.

Avant de m’isoler quelques mois, je me traîne dans les bois obscurs à la recherche de fruits égarés et de quelques noix qu’un écureuil aurait oubliées. J’ai parfois l’impression de rechercher indéfiniment de la nourriture, en vain. Je sens l’odeur des cheminées des maisons à plusieurs kilomètres de là, la terre au contact de la pluie et les feuilles mortes en décomposition. Je me plais à renifler ces odeurs. Durant mes balades au crépuscule, j’entends la chouette hululer bruyamment. Elle me rappelle que je ne suis pas tout seul dans cette grande forêt. À cette période de l’année, les journées se raccourcissent, la nature ralentit et s’éteint, les espèces aussi. La marmotte cesse de siffler et on n’entend plus la grenouille coasser.

Je me sens de plus en plus faible et exténué. J’attends avec impatience le moment où je pourrais à nouveau m’abreuver à un point d’eau, ces instants où je sentirai la nature reprendre vie. Dans six mois, je me délecterai du soleil brûlant réchauffant mon épais pelage. Je retrouverai de bons aliments à me mettre sous la dent : des petits fruits bien mûrs, des baies et des noisettes.

En attendant de pouvoir goûter à ces instants de bonheur, je dois longuement patienter dans ma tanière. Je m’y glisserai et je n’en bougerai plus. Je vais doucement sentir tout mon corps s’affaiblir, mon rythme cardiaque ralentir, ma température corporelle aussi, et je perdrai beaucoup de poids. Malgré toutes ces contraintes, j’arriverai à survivre ces quelques mois durant. Recroquevillé dans mon abri, je fermerai mes yeux et entrerai dans un sommeil léger, tout en restant à l’affût de l’ennemi et du danger.

Je ne verrai plus ni le soleil, ni la lune, ni la pluie, ni la neige. Tout deviendra sombre et sans vie. J’appréhende déjà ces longs instants de solitude. Certes, j’ai l’habitude d’être seul, mais tout sera si silencieux que j’aura l’impression d’être le dernier animal vivant sur cette planète. Que le temps me paraîtra long !

Puis, le doux parfum printanier me réveillera, qu’il s’agisse du chant des oiseaux, du doux climat ou de la floraison des plantes. Je quitterai ma tanière pour basculer dans un monde où la nature se renouvelle et reprend enfin vie.

Valentine Uldry

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © PublicDomainPictures

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