Chronique de la Grande traversée des Alpes (3/4)

Le GR5, sentier de grande randonnée européen, relie la mer du Nord à la Méditerranée. Sa dernière portion, surnommée la Grande traversée des Alpes, relie, elle, le Léman à la « grande bleue ». S’y engager, c’est parcourir plus de six cents kilomètres à pied, et franchir pas moins d’une soixantaine de cols alpins. Voici le récit[1] d’Elise Gressot, qui s’est lancée dans cette aventure, corps et âme – sans cor aux pieds, mais avec cœur, à chaque foulée !

Vue

Durant les quinze premiers jours de cette Grande traversée des Alpes, le temps s’avère loin d’être au beau fixe, et je traverse certaines étendues, et même certaines journées, sans rien apercevoir du panorama environnant. Être privée de vision se révèle parfois angoissant, comme lorsque je chemine au sommet d’une crête et que je sens le vertigineux précipice qui la jouxte, obstrué par un brouillard dense, plutôt que je ne le vois, ou encore lorsque je progresse, à flanc de montagne, le long d’un sentier que je distingue uniquement sur quelques mètres, avant qu’il ne s’enfonce dans une brume opaque – ou simplement frustrant.

Heureusement, certains jours, et plus régulièrement lors de la seconde moitié de l’itinéraire[2], le ciel se dégage et dévoile des paysages sublimes : des vallons verdoyants ; des chaînes de montagnes à perte de vue, quelques-unes coiffées de neiges éternelles ; des lacs d’altitude moirés d’azur et d’émeraude ; des roches aux formes insolites ; des plateaux herbeux traversés par des torrents bondissants, ou au contraire asséchés… Tout au long du chemin, j’ai en outre le privilège de tomber nez à nez avec une myriade de marmottes, de chamois et de bouquetins, divers cervidés, une famille d’hermines, quelques batraciens et pléthore d’oiseaux.

Et puis, après vingt-six jours de marche sur le tracé du GR5, par une matinée fraîche et ensoleillée, en redescendant une côte, elle m’apparaît soudain, sans crier gare : la mer. Au loin, elle déploie son immensité, son bleu profond qui s’estompe jusqu’à se confondre avec le ciel. J’en ai le souffle coupé, et l’émotion me gagne ; j’ai l’impression de retrouver un élément qui m’est extrêmement familier, et dans le même temps qui m’échappe irrémédiablement – comme si, pour paraphraser Baudelaire[3], je contemplais mon âme… En parallèle, point tout l’émoi d’approcher du terme du voyage : la satisfaction d’avoir atteint mon objectif, et la nostalgie de toutes ces expériences, déjà derrière moi. Le soir même[4], un brouillard épais se lèvera encore, et recouvrira les vallons de garrigue alentours de lambeaux albâtre, renforçant encore le sentiment d’étrangeté que j’éprouve, sachant que mon aventure touche à sa fin, mais ignorant de quelles saveurs, douces et amères, sera fait l’avenir.

Goût

Je marche en moyenne huit à dix heures par jour, avec un paquetage de plus de quinze kilos, ce qui confère à la nourriture une importance primordiale : mes besoins énergétiques s’avèrent accrus, tout comme la délectation que je trouve à manger. Dès lors, un des enjeux consiste à me munir de quantités de provisions suffisantes, sans pour autant que mon sac ne devienne trop lourd. Les étapes de ravitaillement sont donc rarement laissées au hasard, et les horaires d’ouverture des commerces, qui se réduisent à mesure qu’on progresse vers le Sud, génèrent tantôt du soulagement, tantôt des complications.

Il me serait en effet impossible de subsister uniquement d’aliments sauvages, même si je savoure ponctuellement une poignée de mûres cueillies au bord du sentier, ou des vesses-de-loup ramassées dans les prés. Les myrtilliers, eux, sont encore verts, mais je me console en dégustant une tartelette aux myrtilles dans chaque boulangerie où je fais halte – la tarte aux myrtilles faisant pour moi figure de « madeleine de Proust », associée à la randonnée. Les boulangeries deviennent ainsi des cavernes d’Ali Baba, et le pain une denrée précieuse. Au hameau de Fouillouse – auquel on accède après avoir gravi le pittoresque pont en pierre du Châtelet, suspendu à une centaine de mètres au-dessus des flots de l’Ubaye –, le pain est cuit au four à bois, par un boulanger récemment reconverti, avec qui je prends plaisir à discuter. Boulanger, bergers (dans le Queyras et le Mercantour), ou encore tenancier et tenancière de buvette d’alpage (en Maurienne), et même randonneurs rencontrés en chemin : voilà autant de personnes, dont je croise la route, qui ont osé, par passion, changer de vie, et avec qui converser se révèle inspirant.

À suivre…

Elise Gressot

Photos : © Elise Gressot

[1] © Le Chênois, et publié initialement dans les pages de ses numéros 557, 558, 559 et 561.

[2] À partir de Modane.

[3] Dans son poème « L’homme et la mer ».

[4] Soit le soir qui précède mon arrivée à Menton.

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