Entre loup et guerre : deux romans jeunesse d’Olivier May

Qui a dit que la littérature jeunesse devait être légère, facile… innocente ? Sûrement pas Olivier May ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir deux de ses ouvrages : Grand Loup Blanc et autres récits (Flammarion Jeunesse, 2020) et Les Enfants de 39-45 (Auzou, 2021).

Olivier May est, décidément, un auteur prolifique – en particulier lorsqu’il écrit pour la jeunesse. Récemment, je vous ai parlé de quatre de ses ouvrages, qui touchaient l’écologie et de la biodiversité (avec Horangi, le dernier tigre de l’Oussouri, uTopie, 2020), l’histoire suisse et les mythes (Un fabuleux destin : Guillaume Tell, Auzou, 2021), mais également les grandes figures de femmes qui ont traversés le paysage helvétique (Un fabuleux destin : Ella Maillard et La Suisse en 15 femmes, Auzou, 2021). De ce panorama, que faut-il en déduire ? Eh bien, qu’Olivier May est un auteur intéressé par une diversité de sujets complexes, de la protection des grands prédateurs menacés par le braconnage illégal aux fragiles équilibres des écosystèmes sauvages, en passant par les rapports entre femmes et hommes durant l’histoire, mais également l’influence du genre sur les destinées individuelles… sans oublier la manière dont les contextes passés doivent être construits et interprétés, pour mieux éclairer notre monde contemporain.

Ces sujets, Olivier May propose aux jeunes lectrices et lecteurs de s’en emparer – sans en diminuer la complexité et avec beaucoup de pédagogie. C’est de cette manière qu’il procède dans deux ouvrages assez différents : Grand Loup Blanc et autres récits, ainsi que Les Enfants de 39-45.

Dans la gueule du loup ?

D’entre tous les animaux, le loup est celui qui m’a toujours fascinée – peut-être en raison des contes où il tient souvent une si grande (et si mauvaise) place… peut-être à cause de son caractère mystérieux, effrayant et en même temps attachant… peut-être parce que je ne comprenais pas pourquoi, depuis si longtemps, il a été chassé, craint, mis au ban de l’imaginaire des humains. Ces questions, les jeunes héroïnes et héros d’Olivier May se les posent, dans les cinq nouvelles qui composent Grand Loup Blanc et autres récits. En ouvrant ce livre, on se retrouve plongé dans l’univers du loup et dans ses interactions avec le monde des humains.

Avant même de rentrer dans les histoires, une présentation liminaire nous explique qui est le loup, grâce à deux doubles pages documentaires. Cette présentation n’est pas inhabituelle, puisque Grand Loup Blanc et autres récits fait suite à deux ouvrages parus chez Flammarion Jeunesse et signés Olivier May, dédiés aux grands animaux : Tigres (2017) et Éléphants (2018). Dans ces pages liminaires, divers sujets sont abordés : l’alimentation du loup, sa physionomie, son mode de vie, son fonctionnement social… et, enfin, son rapport avec nous, les Homo sapiens. Des premières rencontres à l’apprivoisement, en passant par l’extermination systématique et, finalement, la protection : voici les grandes étapes de l’histoire que notre espèce a entretenu avec le loup – celles qu’Olivier May aborde dans les cinq nouvelles de son récit. Pour ce faire, il campe ses histoires dans des périodes historiques et des lieux différents : l’époque glaciaire en Europe centrale, il y a 35’000 ans (« Le retour de Grand-Loup-Blanc ») ; l’Antiquité romaine et la cité d’Alba, en 773 avant J.-C. (« Les fils de la louve ») ; la Pologne du début du XIVe siècle (« Feu et la fille aux yeux de lynx ») ; les bois au sud de Paris, en 1655 (« La bête du Gâtinais ») ; et, finalement, le futur avec l’Arctique de la fin du XXIe siècle et la fonte de la banquise (« L’île des louves »). Au niveau visuel, les dessins colorés et dynamiques de Joëlle Corcia assurent, et ce n’est pas négligeable, de nous tenir en haleine tout au long du périple !

Dans chacune des histoires, nous suivons des enfants pris dans des aventures qui les confronteront à un ou plusieurs loups. Amitié et confiance mutuelle, respect et entraide, ces récits mettent au centre la relation qui peut s’établir entre des individus issus d’espèces différentes. Ils questionnent ce qui relie les êtres vivants, mais aussi ce qui les éloigne : en ce sens, ils sont donc affaire de vivre-ensemble. De loin en loin, les lectrices et lecteurs attentifs reconnaîtront des échos tirés de récits bien connus sur le loup. Ajoutons qu’Olivier May explicite précisément les allusions : le mythe de Romulus et Remus ou encore la Bête du Gévaudan… Au final, on ressort de Grand Loup Blanc et autres récits en ayant appris une myriade de choses – et en se posant encore plus de questions. Et si le loup et l’humain pouvaient coexister ? N’avons-nous pas, plus que jamais, un rôle à jouer dans le maintien de ce grand prédateur, nécessaire à l’équilibre de nos écosystèmes, aujourd’hui menacé par nos modes de vie ?

« Blanca sait que si le bras de mer ne se fige pas, il n’y aura qu’une solution : abandonner les louveteaux, trop grands pour être transportés, trop jeunes pour résister au courant. Oui, elle le sait, il leur faudra alors tenter de rejoindre l’autre côté à la nage. Puis elles se mettront en quête de mâles, afin d’assurer une fois encore la survie de la lignée. » (« L’île des louves », p. 127)

La Suisse dans les affres de l’Histoire

Dans Les Enfants de 39-45, la dimension pédagogique ne se révèle pas moins fondamentale. Comme son nom l’indique, ce livre fait partie d’une collection développée par l’antenne suisse des éditions Auzou, intitulée « Les Enfants de… ». Part belle y est faite à des événements historiques ayant émaillé l’histoire de la Suisse et de son territoire : l’Escalade de 1602, l’époque de Guillaume Tell, celle des Lacustres ou des Helvètes, la venue de Napoléon au Grand Saint-Bernard… mais aussi des épisodes moins connus, comme le tsunami sur le Léman en 563.

Dans Les Enfants de 39-45, Olivier May nous emmène dans les montagnes du Tessin, à la frontière italo-suisse. Nous sommes en octobre 1944. Le spectre de la défaite plane déjà sur l’Allemagne nazie et son alliée, l’Italie de Mussolini, mais rien n’est encore joué. Anna, une jeune gardienne de chèvres, va devoir affronter bien des épreuves en compagnie de Magdalena, sa belle-sœur, une partisane italienne qui lutte contre le régime fasciste. Ensemble, elles vont rencontrer un soldat autrichien, déserteur de la Wehrmacht… mais aussi Marco, un jeune garçon juif séparé de ses parents alors qu’ils essayaient de rejoindre la Suisse pour échapper aux rafles allemandes. Pour survivre, ils devront compter les uns sur les autres… et ruser, afin d’échapper à Attilio, le vil capitaine de la division fasciste Decima Mas, qui a juré de traquer les juifs jusqu’au bout.

« Puis [Anna] aperçoit des soldats aux uniformes de camouflage foncés : un très mauvais signe. Ces hommes sont des militaires italiens, des fascistes fanatiques. Avec l’aide des Allemands, ils pourchassent ceux qui résistent au régime du dictateur Benito Mussolini : les partisans. » (p. 8-9)

Si Les Enfants de 39-45 est un livre à conseiller, c’est d’abord parce qu’il propose une aventure remplie de rebondissements, de suspense et d’amitié qui captivera les jeunes lectrices et lecteurs. C’est, ensuite, parce qu’Olivier May s’intéresse à une page sombre de l’histoire suisse, sans en omettre la complexité et les enjeux, en montrant comment le pays a traversé la guerre, entre résistance et collaboration, courage et lâcheté. C’est, enfin, parce que le sujet est traité de manière simple et compréhensible, et qu’il permettra aux enfants comme à leurs parents de réfléchir au passé de la Suisse… mais aussi à la manière de construire le futur. Car ce que montrent les aventures d’Anna, Magdalena et Marco, c’est que la confiance, l’audace et l’amitié permettent de vaincre de nombreux problèmes – à commencer par la peur de l’autre.

Vous l’aurez compris : ce printemps, on vous conseille vraiment de vous plonger dans la littérature jeunesse… que vous soyez des petit·e·s ou des grand·e·s !

Magali Bossi

Références :

Olivier May, Grand Loup Blanc et autres récits, Paris, Flammarion Jeunesse, 2020, 127p.

Olivier May, Les Enfants de 39-45, Paris, Éditions Auzou, 2021, 96p.

Photo : © Magali Bossi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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