S’en sortir, sans sortir : entre liberté et liberté bafouée

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Le confinement a été une période particulièrement stressante – mais étonnamment riche en inspiration. Autour de la question « comment s’en sortir sans sortir ? », Morgane Sage vous propose sa vision personnelle de la situation… à la manière d l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle).

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S’en sortir, sans sortir : entre liberté et liberté bafouée.

Comment s’en sortir sans sortir ? Jour 1. Ou comment ne pas devenir fou, telle est la question que nous pourrions nous poser.

Comment s’en sortir sans sortir ? Jour 2. C’est la question que nous nous posons. Je veux dire nous ; chats d’appartements. Nous vous observons aller et venir, partir et revenir. Tandis que nous, nous sommes là et surtout las de notre espace de vie. De nos baies vitrées, fenêtres et balcons nous rêvons de sauter. Sauter dans l’arbre, dans la benne à ordure, dans le jardin du voisin. Qu’importe. Enfin bref, sauter vers notre liberté. Ah ! Votre liberté ! Elle, vous y tenez ! Mais il semblerait que votre égocentrisme préfère nous retrouver chaque soir après votre journée passée ailleurs, là où nous ne serons pas. Nous vous attendons patiemment sur le canapé, à chasser notre seule ombre. Nous regardons le soleil se lever et tomber pour nous rappeler qu’il est bientôt l’heure de manger. Parfois nous aimerions, nous aussi, goûter à la liberté.

Comment s’en sortir sans sortir ? Jour 3. C’est la question à laquelle nous répondons. Je veux dire nous : tous types d’animaux enfermés dans vos tours de briques et d’acier. Ces derniers temps, nous rigolons beaucoup de votre piètre situation. Bien que de vous avoir dans nos pattes toute la sainte journée n’est pas mince affaire. Vous trouvez ça difficile l’enfermement ? Le « confinement » ; c’est ainsi que vous le nommez. Probablement pour tenter d’atténuer le fait que toutes vos libertés extérieures sont réduites à néant. Nous comprenons mieux que quiconque votre détresse, mais ça n’est pas pour autant que vous comprenez la nôtre. Nous vous observons pleurer devant vos écrans ce soir : l’homme qui parle est vêtu d’un costume bleu marine, mais contrairement à vous, il semble avoir pu aller chez le coiffeur. C’est un peu la même sensation quand un oiseau nous nargue du dehors, nous pleurons et voulons hurler à l’injustice, à nos libertés bafouées. Nous voudrions pouvoir vous dire que ça n’est qu’une question de temps pour vous. Pour nous ? Il est sans doute question d’une vie. Nous aimerions aussi vous informer que parfois cela a du bon de rester à la maison ; jouer dans la roue, ronronner sur le canapé ou encore dormir sous le copeau. Oh ! Pardon. Vous ne pratiquez pas ces activités, ma foi, vous devriez. M’enfin, il en va sans dire que s’en sortir sans sortir n’est plus qu’une question de temps pour vous. Vous n’avez qu’à compter les moutons, nous vous avons entendu susurrer à l’oreille de votre enfant. Soi-disant que de ce fait, le temps – pour s’endormir – passerait plus vite. Tenez bon, chers humains, un jour vous arriverez au bout de vos peines. Sans nul doute plus rapidement que le bout de nos vies. S’en sortir sans sortir est notre train de vie, votre combat est de sortir pour s’en sortir.

Morgane Sage

Photo : © Morgane Sage

Ce texte est tiré de la volée 2020-2021, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

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