Trois romans brefs : poétiques et minuscules

Quand le temps joue contre moi, je cherche des romans taille minuscule – aussi menus qu’un caillou glané sur le chemin, glissé dans une poche. Le dépaysement n’en est pas moins grand qu’avec une saga, et la poésie demeure, elle, bien là. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir Cours de cuisine de Rosario Castellanos (chez Paulette Éditrice), Roman de gares de Jean-Pierre Rochat et Roches tendres de Julien Buri (tous deux chez les Éditions d’autre part).

Dans la cuisine de Rosario Castellanos

« Moi, je ruminerai, en silence, ma rancœur. On m’attribue les responsabilités et les tâches d’une domestique pour tout. Je dois veiller à ce que. La maison soit impeccable, les vêtements, propres et les repas, ponctuels. Mais on ne me paie aucun salaire, on ne me donne aucun jour de congé hebdomadaire et je ne peux pas changer de maître. » (p. 25-26)

Cours de cuisine prend place au sein d’une collection désormais bien connue chez Paulette Éditrice, dont je vous ai parlé plusieurs fois : les Pives[1]. Textes brefs, piquants comme des pommes de pin, les Pives mettent en valeur des plumes contemporaines… mais pas uniquement. Ainsi, Rosario Castellanos, nous apprend l’éditrice, est née au Mexique en 1925. Diplômée en philosophie, enseignante à l’Université de Mexico, ambassadrice du Mexique en Israël entre 1971 et 1974, elle est connue pour son engagement féministe et en faveur de la protection des minorités indiennes. Les deux nouvelles présentées ici sont extraites d’un recueil de 1971, intitulé Álbum de familia. Elles ont pour titre « Cours de cuisine » et « La petite tête grisonnante ».

L’album de famille qu’ouvre Rosario Castellanos n’est pas franchement réjouissant – surtout pour ses héroïnes, une jeune mariée et une femme confrontée aux déboires de ses enfants déjà adultes. Dans « Cours de cuisine », la narratrice se heurte à une recette incompréhensible. Au fur et à mesure qu’elle s’y plonge, elle plonge aussi dans une réflexion sur elle-même, sur ce que la vie conjugale qui est désormais la sienne implique, sur les rapports d’égalité entre femme et homme, sur les changements qui s’opèrent, les compromis à faire, les libertés perdues et les nouvelles routines gagnées, sur la place que la société de son temps laisse (ou ne laisse pas) aux femmes. Avec « La petite tête grisonnante », Rosario Castellanos explore les relations familiales, les décalages entre générations et les mensonges qu’on se sert à soi-même. Entre illusions et affections, le récit décrit les journées de Señora Justina, ses relations avec ses trois enfants – deux filles, Lupe qui ne s’est jamais mariée, et Carmela qui a eu une grossesse difficile, et un garçon aux manière précieuses, Luisito.

De gare en gare avec Jean-Pierre Rochat

« L’intrigue, dans les grandes lignes, c’est l’histoire d’un paysan qui devient citadin contre son gré, après une mise à la retraite forcée par l’absence de mesures de soutien pour les agriculteurs de plus de 65 ans. Il se serait flingué depuis longtemps sans le soutien moral, physique et même financier (pendant qu’on y est) d’une femme. Il lui doit tellement, même s’il veut croire qu’il pourrait très bien se débrouiller sans elle. Il est ingrat, on a sa dignité… Elle aussi, et elle l’avertit qu’il ne faut pas que leur liaison se sache, c’est son jardin secret, qu’elle entretient avec amour. » (p. 44-45)

Voilà donc pour le résumé, très succinct, de Roman de gares de Jean-Pierre Rochat. Récit réel, romancé, autofictif ? Il y a sans doute un peu des trois, même si la voix du narrateur se fait, dès les premières pages, si intime et si vraie qu’on ne doute pas de lire la véritable histoire de sa vie. Mis au rencard en raison de son âge, il a quitté son activité de paysan, sa ferme et son troupeau de chèvres, pour se lancer dans une quête perdue d’avance. Moralement affaibli, il erre, écrit, désespère… jusqu’à sa rencontre avec une femme – Iveline, ou Marianne, ou… on ne saura jamais son nom, car elle est mariée. C’est tout l’ennui. Le récit est conduit comme un monologue intérieur, un rêve – un rêve dans un monologue, un monologue dans un rêve. Les temporalités s’y entrecroisent au départ, avant de peu à peu prendre des contours plus définis qui donnent une orientation plus nette à l’histoire : on reconstitue l’abandon de la ferme, les difficultés liées à cet arrachement, la rencontre avec Iveline / Marianne, la parenthèse enchantée de la liaison… jusqu’au revirement violent : l’amant battu, laissé dans un fossé, l’aimée retournée auprès du mari jaloux. Pour remonter la pente, le narrateur quitte sa Suisse natale. Dans le train, il rencontre une autre femme, Dina, qui en vient à le fasciner. Avec elle, tout semble à nouveau possible ; le spectre de Marianne / Iveline s’éloigne.

Roman de gares est donc bien, c’est vrai, un roman « de gares » – car c’est dans les gares que les êtres se rencontrent, dans les gares que les destins se mêlent. Pour autant, la poésie de la plume de Jean-Pierre Rochat, l’articulation particulière qu’il donne à son récit (deux parties, Marianne / Iveline et Dina, entrecoupée d’un coup retour sur l’enfance et la jeunesse du narrateur), le va-et-vient entre présent de l’action et passé des souvenirs à la ferme, lui assurent de ne pas être un roman « de gare ». Un ouvrage bref, donc, à lire sans hâte et avec délectation.

La maison de molasse de Julien Burri

« Les maisons dans lesquelles nous avons vécu continuent de nous habiter. La hauteur de leurs plafonds, leurs portes ouvertes ou fermés, leur accueil ou la solitude de leurs couloirs continuent de donner forme à nos pensées, nos désirs et nos rêves. » (p. 59)

Roches tendres fait partie de ces livres qui ne racontent rien – ou alors, peu de choses, et que pourtant on ne peut pas lâcher. Un homme, narrateur du récit, décrit la maison de son enfance, Le Clos, après le décès de sa mère et la mise en maison de retraite de son père. La maison, mais aussi ses alentours, la forêt, la ville, le voisinage… Dépliant un à un ses souvenirs, un peu à la manière dont on feuillette un album de photos, il évoque sa mère, gardienne de la demeure et du jardin, son fils Jérôme, son père… et Grace, la femme qu’il aime. Or, Grace a disparu. Il la cherche, sa recherche devenant à chaque page un peu plus désespérée, se mêlant de plus intimement à l’histoire de la maison dont on pressent, à elle aussi, la disparition. Jusqu’à ce que…

Ne comptez pas sur moi pour vous livrer la fin. La prose de Julien Burri, avec ses images qui sans cesse s’entremêlent, est de celle qui a tout de la poésie – la légèreté d’âme, le souffle ininterrompu. Elle évoque pour moi le pépiement des mésanges, craquettements-sifflements dans le hallier dénudé, un clair matin d’hiver. Chaque phrase se ressent au plus profond des os, et décrire ces phrases serait les priver de l’élan qui les a vu naître, les faire retomber comme un petit sac d’arrêtes délaissé de la vivacité d’argent des écailles. Ce sont des phrases qu’il faut laisser vivantes, pour que le battement de leur existence poursuive sa route, au-delà des pages. Des phrases qui sont, pour moi, comme un retour à la maison. – Quelques-unes, peut-être, en partage et pour conclure.

« La chambre orange se trouve au premier, elle donne sur le jardin. Cette pièce possède son propre climat, elle évoque le vieil or de l’automne, l’eau couleur thé des étangs, ce tremblé, lorsque le soleil passe à travers les feuillages rouges et jaunes d’une forêt. » (p. 14)

« De petits fragments de jour tombent sur le sol, dans la poussière. Il neige. » (p. 47)

« Le tunnel débouche sur un vallon boisé. Le jour s’allonge, blanchit, se déchire. Le froid se déplie dans les fougères, la lumière prend la densité de la boue. » (p. 51)

« Il y a des empreintes d’oiseaux dans la neige. Les mots sont comme des traces, on tente de suivre l’oiseau, sans l’attraper, et déjà les choses que l’on souhaite nommer se sont envolées. » (p. 77)

« Le temps s’écoule des pièces où l’on a dormi, mangé, pensé, échafaudé des projets, tricoté, repassé, joué aux cartes, épluchés des pommes de terre, fait sécher des trompettes-de-la-mort et joué du piano. Il s’échappe du couloir et de l’escalier où l’on a crié en se courant après. Il s’attarde dans les lits où l’on a aimé, pleuré, rêvé, imaginé des voyages ou d’autres vies, d’autres maisons ; où l’on a pensé à nos disparus, à ceux qui sont nés, qui sont morts dans ces murs, avant nous et donc on ne sait rien, à ceux dont on attend et espère le retour. » (p. 89)

Magali Bossi

Références :

Rosario Castellanos, Cours de cuisine, Lausanne, Paulette Éditrice, 2019, 84 p.

Jean-Pierre Rochat, Roman de gares, Genève, Éditions d’autre part, 2020, 130 p.

Julien Buri, Roches tendres, Genève, Éditions d’autre part, 2021, 95 p.

Photo : © Magali Bossi

[1] Pour la découvrir, je vous conseille mes critiques suivantes : « Quand Paulette devient anarchiste », « Paulette tricote avec la mort », « Quotidiens et destins, chez Paulette Éditrice ».

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

*

code