La Geste d’Avant le Temps : épisode 80

Votre salon est trop petit pour vos ambitions ?

Vous rêvez de parcourir des étendues sauvages, des citadelles élancées, de terrasser des dragons, de rencontrer des elfes, de mettre la main sur un trésor… ou d’embarquer sur un bateau pirate ? La Geste d’Avant le Temps est un récit participatif qui veut remédier à l’exiguïté de nos domiciles et rêver d’un autre monde.

La Pépinière a réuni des rédacteurs très différents : amateurs, confirmés, jeunes ou plus âgés, sages, originaux, déjantés, bagarreurs… Ensemble, ils vont vous emmener dans une quête épique, entre fantastique et science-fiction – sur les ailes de leurs imaginations !

Entre le feuilleton et le cadavre exquis, La Geste d’Avant le Temps vous accompagnera chaque jour dans un texte évolutif et des aventures palpitantes. Nous espérons ainsi vous changer les idées, en cette période confinée… Que faire à l’issue du projet ? Lecture publique ? Publication ? Performance ? Nous cherchons encore des idées !

Alors, vous nous suivez ? C’est parti ! Retrouvez le début du feuilleton ICI !

* * *

Épisode 80 : la poule fatidique

N°17 picorait, très concentrée.

D’ordinaire, elle n’était pas la plus gourmande des poules – mais cela faisait quand même quelques heures qu’elle ne s’était rien mis dans le bec et son estomac criait désespérément famine. Les étranges graines qui lui servaient de repas avaient un léger goût de noisette et de seigle : pas habituel, pas mauvais pour autant. Ses pensées se tournaient, reconnaissantes, vers l’être curieux qui les avaient fait tomber de sa poche. On aurait dit une pie géante, avec trois paires d’ailes. L’être lui avait parlé, sans que N°17 ne parvienne à décrypter son langage. Elle s’était donc contentée (ainsi que sa mère le lui avait appris) de le remercier chaleureusement d’un côôôt-côt reconnaissant, qui frisait les limites de la politesse. De toutes ses dix-neuf sœurs, c’était N°17 la plus polie ; même les coqs reconnaissaient son savoir-vivre, et pourtant, les coqs étaient de vrais dandys, c’était bien connu.

Tout en picorant, N°17 se disait qu’elle n’avait pas perdu sa journée.

C’est fou le genre de choses qu’on peut vivre, quand on décide d’aller se promener dans les prés, songeait-elle en avalant les grains inconnus. N°17 n’était pas une poule mouillée : contrairement à la majorité du poulailler, elle avait toujours aimé l’aventure. Pourtant, en y pensant un peu plus, elle aurait voulu qu’on lui demande son avis, avant de l’attraper sans ménagement pour la percher sur une drôle de table branlante. Et cette espèce de tourbillon qui l’avait aspirée… elle avait atterri dans ce lieu sombre qui sentait le métal et le vieux champignon – sans parler de cette odeur persistante de charogne et de marécage… Heureusement qu’elle avait réussi à fausser compagnie à la fille qui l’appelait « Aglaë » ! N°17 ne trouvait pas ça très aimable, de baptiser les gens sans leur demander leur avis avant…

Bref, à présent, elle avait à manger et prêtait une oreille distraite à ce qui se passait autour d’elle. Elle captait par moments des bribes de conversation – d’un intérêt limité, pour être honnête. Il était visiblement question de sauver le monde et de déchiqueter des gens avec une épée ce qui, selon elle, n’était pas du meilleur goût. Mais, comme elle était curieuse, tout en mangeant, N°17 jetait de fréquents coups d’œil à la scène qui se déroulait devant elle.

Un tout jeune homme, affublé d’un drôle de chapeau en métal, paraissait lutter contre une force invisible qui menaçait de l’entraîner, tout en agitant une sorte de coupe-chou. Il conversait avec une créature aux contours incertains, qui oscillait entre la pieuvre, la panthère et le dragon (un jour, N°17 avait eu le droit de se rendre à l’école du village, parce qu’un des enfants faisait un exposé sur les poules ; du coup, elle avait passé sa matinée à feuilleter un ouvrage de zoologie – ce qui n’était pas si facile quand on avait un bec et deux pattes). La créature était l’interlocuteur le plus compétent au niveau rhétorique, décida N°17 : son exposé était à la fois clair, détaillé et logique (si on faisait abstraction de l’autosatisfaction qui suintait de son argumentaire). Bien que N°17 regrettât la déontologie discutable de ses motivations (dominer l’Univers ne lui semblait pas être un but existentiel très honorable), elle devait bien s’avouer qu’il ne manquait pas d’un certain sens de la mise en scène. Face à lui, l’adolescent au coupe-chou paraissait aussi mauvais bretteur que rhéteur.

Puis, la fille à la harpe (celle qui avait appelé N°17 « Aglaë ») débarqua, suivie d’une autre femme et d’un minuscule colibri. Le colibri s’était avéré très vindicatif, n’hésitant pas à interrompre la créature mi-pieuvre, mi-panthère et mi-dragon dans sa diatribe. À priori, ces deux-là se connaissaient – mais n’étaient pas du tout d’accord sur la manière de gouverner l’Univers et de laisser les autres êtres vivants profiter de leur libre-arbitre. N°17 haussa les épaules, autant que peut le faire une poule : depuis les dernières élections au village, elle avait décidé de ne plus se mêler de politique. Comme le débat s’enlisait, la fille à la harpe avait commencé à jouer – ce que N°17 ne trouvait pas très malin… mais qui sait ? L’adage ne disait-il pas : la musique adoucit les mœurs ? La stratégie lui échappait peut-être ; elle n’était pas versée en arts militaires. En tout cas, ça avait eu l’air d’agacer la créature, qui avait perdu le fil de son argumentaire et s’était embrouillée dans des explications vaseuses autour d’une divinité nommée Eien. Rien de bien intéressant.

Dans le même temps, le garçon avec le coupe-chou avait perdu le contrôle dudit coupe-chou… et s’était élancé en avant, lame au clair, pour affronter la créature. N°17 n’y connaissait rien en duels à mort, mais il lui semblait que TAIIIIIAU !!! n’était pas un cri de guerre très réglementaire et qu’affronter un ennemi vindicatif sans avoir d’expérience requerrait, au mieux, une préalable et minutieuse observation de terrain – au pire, une chance insolente. La créature s’était elle aussi élancée, apparemment sûre de sa victoire.

Au même moment, N°17 s’était aperçue que les graines venaient à manquer et que l’étrange pie couchée par terre n’avait plus rien dans ses poches. Elle avait habilement esquivé la main de ladite pie, pour aller explorer un peu plus loin, des fois qu’un grain lui aurait échappé. À présent que la joute oratoire s’était tarie, elle prêtait peu d’attention aux assauts des deux adversaires : ce qui comptait, après tout, c’était le dénouement – et pas tant les petites subtilités du combat. En plus, les graines lui avaient donné soif et la harpe commençait à lui taper sur les nerfs.

N°17 avançait donc, très concentrée, le bec au ras du sol pour être sûre de ne rien manquer… quand tout à coup, quelque chose la heurta et trébucha sur son dos.

° ° °

Celui qui se faisait appeler Je’An parait les coups ridicules d’Hypérion, lançant de temps à autre une phrase aussi assassine que ses attaques. Il sentait bien que l’épée rêvait d’en découdre… mais que l’apprenti-horloger, accroché à son pommeau, ne faisait que la ralentir. Une chance pour moi ! Jamais adversaire n’avait été si aisé à affronter. Quant à la harpe d’Elestra, à peine si elle le perturbait en le désorientant au rythme du Tempo sur lequel la jeune fille jouait. Guère plus déstabilisant qu’une mouche voletant à son oreille. Il n’écoutait pas plus les paroles de Nanji, qui essayait en vain de le raisonner… le raisonner, lui ? Pour quoi faire ? Cette décision, il l’avait prise depuis longtemps. Eien allait mourir.

Il leva un tentacule griffu et, s’apprêtant à porter à Hypérion le coup de grâce, recula pour prendre son élan…

… quand il se prit les pieds dans un obstacle inattendu.

° ° °

Angélus, toujours couché par terre, paralysé de peur, vit le gigantesque Mange-Temps trébucher sur la Boule… et s’affaler de tout son long sur le sol. Sans même réfléchir, il bondit sur ses pieds et se jeta sur la créature pour l’empêcher de se relever.

Foi de cultempvateur, il n’allait pas laisser ses amis lutter seuls !

° ° °

Nanji et Euridy suivirent, bouche-bée, le vol plané phénoménal de leur ennemi. Le corps nébuleux et redoutable s’écrasa par terre, faisant trembler les colonnes de pierre.

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C’est comme si le passé rejoignait le présent – comme si toute leur quête n’avait eu lieu que pour converger vers cet instant. Elestra, les mains crispées sur la harpe, joue de plus belle. Elle ne sait même pas pourquoi elle joue, mais elle joue, comme si le simple fait de jouer pouvait les aider. Devant elle, le Mange-Temps vient de s’effondrer.

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Sans prêter attention à son porteur qu’elle traîne derrière lui, la Néantine saute en avant. C’est sa chance, c’est maintenant ! Elle n’hésite pas et se met en résonance avec les cordes de la harpe. Un son clair traverse l’air et elle plonge, suivi d’Hypérion – droit sur le Mange-Temps, droit sur l’ennemi !

° ° °

La lame disparaît dans son cœur. Celui qu’on nomme Je’An a le souffle coupé, comme absorbé par une force plus immense que lui. Non… non ! Ce n’est pas possible, ce n’est… il est le plus puissant, l’Ôyaji le plus sage… le chef des…  L’épée l’aspire, sans pitié – le Néant n’a pas de pitié. L’instant d’après, il n’est plus qu’une coquille vide.

° ° °

Hypérion, hébété, se relève péniblement. D’une saccade, il arrache la Néantine du corps encore fumant. Le sang chaud du Mange-Temps en macule la lame. L’épée ronronne, comme un loup qui a achevé sa traque. Hypérion, épuisé, laisse tomber la lame désormais inutile. Il jette au loin son heaume trop grand, ses gantelets. Et se laisse glisser au sol.

Magali Bossi

Photo : ©pexels

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Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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