Les réverbères : arts vivants

Faire entrer le doute

Onze personnes quittent leur fauteuil. Les voilà jurés devant répondre à une question : Thomas Stockmann est-il, aujourd’hui, un ennemi du peuple ? Christiane Jatahy et Wagner Moura ne montent pas L’Ennemi du peuple d’Henrik Ibsen. Ils en imaginent l’après-coup, lorsque le médecin banni réclame le droit de se défendre. Passionnant.

Ni juge ni avocats pour ce Un procès – après L’Ennemi du peuple, à découvrir à La Comédie de Genève en mai 2027 après Avignon cet été : Petra, sa fille, plaide pour lui ; Peter, son frère et toujours maire, soutient l’accusation. Autour d’eux, deux tables, des écrans, une caméra et tout l’appareil d’une vérité en train de se fabriquer.

D’emblée, l’acteur brésilien Wagner Moura (Troupe d’élite, la série Narcos, L’Agent secret pour lequel il a décroché le Prix d’interprétation masculine à Cannes, l’année dernière), qui fut un journaliste épris de vérité à la vie, fend la fiction. Il parle de flux d’informations personnalisés, de visages et de voix que les technologies peuvent contrefaire, de réalités devenues incompatibles. Puis il se désigne presque lui-même comme personnage, brouillant l’acteur et Thomas Stockmann.

Son constat prend acte du relativisme ambient si actuel : « Et c’est ce qui m’effraie. Parce qu’aujourd’hui, il n’y a plus de faits. Il n’y a plus que des versions. Et lorsque la vérité perd sa valeur, alors tout ceci – moi, vous, cet espace et tout ce qu’il représente – n’est plus qu’une mise en scène. L’information qui m’arrive est différente de celle qui vous arrive. Elle est différente de celle qui parvient à la personne assise à côté de vous, différente encore pour quelqu’un d’autre : tout dépend de vos recherches, de vos préférences, de ce que les systèmes ont appris de vous », dit-il en substance.

Pièces à conviction

Chaque document devient une pièce à conviction : film de famille, témoignages d’habitants dépendant du tourisme, expertise d’une chimiste en visioconférence, intervention du journaliste qui a retourné sa veste, paroles du fils adolescent, vidéo tremblée d’une dispute conjugale, enregistrement de l’assemblée publique où Stockmann s’est emporté.

Le cinéma ne sert pas d’illustration. Il recompose le passé et montre combien une image est toujours prise dans une stratégie. La même archive peut attendrir, accuser ou disculper selon celui qui la présente. Jatahy fait du montage une forme de contre-interrogatoire. Pourtant, plus les preuves s’accumulent, plus le procès promis comme indécidable se referme sur une conclusion difficile à éviter.

Ibsen après Ibsen

Le noyau du dramaturge norvégien Henrik Ibsen demeure intact. Dans une ville sortie de la crise grâce à ses bains, Thomas découvre que les eaux sont polluées. Les travaux nécessaires coûteraient cher, imposeraient une longue fermeture et ruineraient de nombreux habitants. Peter ne nie pas seulement un fait : il administre le prix politique de sa reconnaissance. Chez Ibsen, la presse soutient d’abord le médecin, espérant utiliser l’affaire contre les notables, puis l’abandonne quand elle comprend que les contribuables paieront la facture.

La vérité circule dans un réseau de dépendances et de peurs. Jatahy et Moura conservent ce mécanisme, mais le déplacent au Brésil, précisent la contamination – du chrome hexavalent issu de l’industrie du cuir – et prolongent les conséquences du scandale. Le conflit a détruit une famille, dispersé les enfants et fait de la mort de Catarina, l’épouse de Thomas, une blessure centrale.

Absence et preuves

Ce déplacement vers l’intime est l’un des gestes les plus forts de la soirée. Chez Ibsen, Katrine mesure ce que l’héroïsme de son mari fait subir aux siens. Ici, son absence devient une plaie que les deux camps instrumentalisent. Peter diffuse une séquence où elle supplie Thomas de penser enfin à leur famille.

Petra transforme au contraire les images heureuses d’autrefois en preuve de la violence exercée contre un lanceur d’alerte. Le fils rappelle qu’il vit désormais chez son grand-père. La grande querelle sur la vérité se dépose soudain dans une voix d’enfant. Le spectacle montre alors des existences prises entre le danger sanitaire, la perte d’un salaire et l’obstination d’un homme qui, même lorsqu’il a raison, n’écoute plus toujours ceux qu’il prétend protéger.

Héros sous surveillance

Wagner Moura donne à Stockmann une présence qui électrise ce long affrontement verbal. Il peut être charmeur, presque cabotin, puis se raidir, fulminer, laisser affleurer une fatigue plus sombre. Face à lui, Danilo Grangheia ne réduit pas Peter à un bureaucrate sans âme.

Son calme offensif et sa manière de ramener les principes au sort matériel des habitants donnent du poids à l’accusation. Julia Bernat, en Petra, apporte une ligne plus sensible, mais jamais molle : sa défense filiale oscille entre lucidité et besoin de réparer. Le trio tient la représentation là où l’enchaînement des témoignages pourrait tourner à l’émission judiciaire.

Surtout, le spectacle ne gomme pas la scène la plus dangereuse d’Ibsen. On réentend Stockmann déclarer que la majorité n’a jamais raison, opposer quelques individus éclairés à la masse des imbéciles, préférer la destruction de sa ville à sa prospérité fondée sur le mensonge. Il reconnaît sa rage, mais refuse qu’une explosion de colère soit transformée en doctrine.

Thomas a raison sur l’eau, mais cette justesse scientifique ne sanctifie ni son langage ni sa conception de la démocratie. Chez Ibsen, l’idée selon laquelle l’homme le plus fort serait celui qui se tient le plus seul était contredite par la présence de sa famille et de quelques alliés. Christiane Jatahy pousse ce paradoxe : Stockmann réclame la reconnaissance d’un collectif tout en répétant que son identité ne dépend d’aucun verdict. Il veut le peuple comme témoin, mais supporte mal qu’il lui résiste.

Verdict attendu

Reste que l’équilibre annoncé demeure largement formel. Peter défend un argument qui devrait déranger : une fermeture brutale détruirait des emplois et placerait des familles dans une situation insoutenable. Mais la dramaturgie affaiblit sa position.  L’expertise confirme la toxicité de l’eau tandis que le journal apparaît financièrement dépendant du pouvoir.

De surcroit, la mairie a choisi le tracé le moins coûteux, les bains restent ouverts. Et last but not least, l’accusation utilise la dépression de Catarina et la parole d’un mineur pour atteindre Thomas. Le maire devient moins le représentant d’une contradiction collective que le gestionnaire d’un déni. Le public peut condamner l’arrogance du médecin, difficilement le déclarer ennemi du peuple.

La participation révèle alors son ambiguïté. Le jury existe. Mais le cadre binaire, la sélection des preuves et le magnétisme de Moura orientent fortement la décision. Le spectacle critique les tribunaux expéditifs des réseaux sociaux tout en construisant parfois son propre tribunal moral. Il annonce la mort des faits, alors que la contamination ne fait guère de doute.

L’homme appelle à écouter les deux côtés, tout en accordant à l’un d’eux la science, la douleur familiale et l’acteur le plus charismatique. Le doute porte moins sur la vérité que sur la manière de la défendre. C’est déjà beaucoup, mais moins vertigineux que la promesse initiale.

Présent en procès

Cette tension traverse le parcours de Christiane Jatahy. Dans What if they went to Moscow ?, d’après Les Trois Sœurs, le public était partagé entre salle de théâtre et espace cinématographique avant d’échanger de point de vue. Dans Entre chien et loup, librement inspiré de Dogville du cinéaste Lars von Trier, une femme fuyant un pays gagné par le fascisme cherchait refuge auprès d’une communauté d’acteurs, tandis que scène et écran mettaient l’hospitalité à l’épreuve et que le massacre final des membres de la communauté soulève des interrogations insolubles.

Avec Le Présent qui déborde, nourri de L’Odyssée et de récits de personnes réfugiées placées dans des situations quasi impossibles, l’œuvre antérieure devient une chambre de collision avec le réel. Un procès poursuit cette méthode : le cinéma est désormais l’archive instable dont dépend le jugement. Et une partie du public ne doit plus seulement changer de regard, mais signer une décision.

Si proche, si loin

La pandémie brésilienne, les familles fracturées durant les années Bolsonaro, les fausses nouvelles et l’autoritarisme inscrit dans les formes de la démocratie ramènent frontalement Ibsen au présent. Le risque serait celui du tract, et certains passages s’en approchent lorsque Thomas expose ce que l’État devrait garantir ou lorsque la pièce explicite trop soigneusement son enjeu civique.

Mais quelque chose résiste : les images de la famille détruite, la violence ancienne entre les frères, le visage fermé du fils, la colère incontrôlée de Thomas. Là, la politique cesse d’être un thème. Elle redevient ce qu’elle est chez Ibsen : une force qui traverse les corps, les maisons et les liens les plus proches.

Inconfort fécond

Un procès est donc plus convaincant lorsqu’il trouble sa propre démonstration que lorsqu’il la souligne. Sa force tient à son architecture mouvante, à ses trois interprètes et à cette manière de faire du théâtre un lieu où une communauté provisoire accepte encore d’écouter des récits incompatibles.

Le verdict compte in fine moins que le malaise laissé par la question : comment défendre une vérité vitale sans transformer ceux qui doutent, hésitent ou ont peur en foule méprisable ? C’est dans cet inconfort, davantage que dans l’acquittement attendu, que le spectacle retrouve la brûlure d’Ibsen.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Un procès – après L’Ennemi du peuple de Christiane Jatahy, Wagner Moura, Lucas Paraizo, au Festival d’Avignon du 11 au 22 juillet, puis à La Comédie de Genève en mai 2027.

Conception et mise en scène : Christiane Jatahy

Avec Julia Bernat, Danilo Grangheia, Wagner Moura

Un projet de Christiane Jatahy et Wagner Moura

Photos : ©Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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