La Geste d’Avant le Temps : épisode 78

Votre salon est trop petit pour vos ambitions ?

Vous rêvez de parcourir des étendues sauvages, des citadelles élancées, de terrasser des dragons, de rencontrer des elfes, de mettre la main sur un trésor… ou d’embarquer sur un bateau pirate ? La Geste d’Avant le Temps est un récit participatif qui veut remédier à l’exiguïté de nos domiciles et rêver d’un autre monde.

La Pépinière a réuni des rédacteurs très différents : amateurs, confirmés, jeunes ou plus âgés, sages, originaux, déjantés, bagarreurs… Ensemble, ils vont vous emmener dans une quête épique, entre fantastique et science-fiction – sur les ailes de leurs imaginations !

Entre le feuilleton et le cadavre exquis, La Geste d’Avant le Temps vous accompagnera chaque jour dans un texte évolutif et des aventures palpitantes. Nous espérons ainsi vous changer les idées, en cette période confinée… Que faire à l’issue du projet ? Lecture publique ? Publication ? Performance ? Nous cherchons encore des idées !

Alors, vous nous suivez ? C’est parti ! Retrouvez le début du feuilleton ICI !

* * *

Épisode 78 : dans la gueule du loup

La salle remplie d’horloges semblait vide… ce qui ne voulait pas dire que le danger ne rôdait pas dans la pénombre. À cette pensée, le cœur d’Hypérion accéléra.

« Il est là… » souffla Nanji, qui avait conservé sa forme de colibri et se tenait aux côtés d’Euridy. « Je peux le sentir. Restez groupés : un Mange-Temps acculé peut être très dangereux – et je sais de quoi je parle. »

« Où est Aglaë ? » chuchota Elestra en cherchant la poule des yeux.

Aucune trace du gallinacé qui leur avait pourtant rendu un fier service !

« Et Angélus ? » ajouta Euridy, inquiète.

« J’espère qu’il n’a rien et qu’il est bien caché », murmura Nanji. « Nous avons peu de Temps, nous devons le mettre à profit. Chercher Angélus nous prendrait des heures… »

L’odeur de charogne et de marécage était de plus en plus forte, tout comme la tension dans le bras d’Hypérion. La Néantine le tirait si fort en avant qu’il devait presque s’arc-bouter pour ne pas tomber tête la première.

« L’épée est attirée par lui », expliqua Nanji. « Elle sait qu’elle doit le combattre, aussi sûrement que le Néant engloutit le Temps. C’est moi qui ai inspiré sa fabrication au premier Diacre de Rizator-III : quand la situation est devenue incontrôlable, quand cet… ce monstre qui se fait appeler Je’An a révélé son vrai visage et subjugué ce qui restait de notre peuple avec ses fausses promesses… j’ai su qu’il fallait trouver une solution – une porte de sortie pour le détruire. Alors, j’ai visité le Diacre en rêve et je lui ai suggéré de forger la Néantine… les Diacres l’ont ensuite cachée au sein de la gigantesque horloge qu’ils ont appelée le cœur d’Eien. »

« Ce ne serait donc pas son cœur ? » demanda Elestra dans un murmure.

Nanji haussa les épaules et Euridy répondit :

« La Vibration a-t-elle un cœur ? Eien est le Temps qui anime tout être vivant – à ce titre, elle se trouve à la fois nulle part et partout. À mon avis, le cœur d’Eien est plutôt un symbole, une prouesse horlogère… qui n’a que peu à voir avec Eien elle-même. »

« Et la prophétie ? » interrogea Hypérion en serrant plus fort l’épée. « C’est aussi une de tes inventions, Nanji ? »

La Mange-Temps secoua sa tête de colibri :

« Non, la prophétie est beaucoup plus ancienne. Elle a dû être écrite par quelqu’un de plus érudit que moi – quelqu’un qui savait ce qui allait se passer, avant même que tout cela n’arrive… »

« Personne ne sait d’où vient cette prophétie », ajouta Euridy. « Ni qui l’a dictée, ni qui l’a écrite. Elle existait déjà lorsque le premier Diacre a été nommé. Au fil du Temps, nombreux sont ceux qui ont cherché à la décrypter… sans succès. Peu à peu, il a été jugé préférable de tout faire pour qu’elle se réalise, sans se soucier de son origine. Les Gardiens du Temps ont préféré miser sur le “comment sauver le monde”, plutôt que sur le pourquoi, en somme. »

Tout à coup, la Néantine fit un brusque écart, Hypérion perdit l’équilibre et tout le monde sursauta. Nanji voleta, éperdue :

« Vite ! Nous n’avons plus de Temps ! Il se rapproche. Hypérion, ne lâche surtout pas l’épée. Elle t’a choisie, mais elle sait ce qu’elle fait : c’est elle qui te guidera. Elestra, garde ta harpe à portée de main : ta musique aidera Hypérion… en tout cas, je l’espère. Euridy et moi tâcherons de déstabiliser votre adversaire – ma seule présence devrait le mettre dans une colère noire… Hypérion, rappelle-toi : tu dois combattre celui qu’on nomme Je’An et le tuer. C’est primordial. À ce prix seulement, la prophétie se réalisera et tout rentrera dans l’ordre. »

Hypérion paniquait, à présent, et ses jambes flageolaient :

« Mais… mais… je ne suis pas… enfin quoi, Elestra, dis-lui ! Je ne sais pas du tout me battre… »

Euridy l’interrompit sans ménagement :

« Laisse-toi guider par l’épée… et enfile ça ! Vite ! »

Elle venait de dégager un heaume et des gantelets de cuir d’un automate colossal qui gisait, inanimé et désarticulé, au pied de la montagne d’horloges éventrées. D’un geste brusque, la jeune Diacre enfonça sur le crâne d’Hypérion le casque et lui tendit les gants, qu’il s’empressa d’enfiler. Elestra boucla sommairement un plastron cabossé sur son torse. Ainsi accoutré, il ressemblait à un grand échalas à la démarche incertaine, sanglé dans un équipement trop grand et tiré en avant par une rapière vindicative. Dans d’autres circonstances, un tel accoutrement aurait prêté à rire – mais, pour l’heure, c’était toujours mieux que rien.

Sitôt que son porteur fut affublé de son armure sommaire, la Néantine bondit en avant, et Hypérion ne put que la suivre, entraîné en direction de la montagne de montres brisées…

° ° °

Angélus, toujours couché sur le sol de pierre, regarda plus attentivement la chose couverte de plumes qu’il avait prise pour un objet.

À n’en pas douter, c’était vivant. Ça bougeait. Ça avançait. Ça… ça avait deux jambes très fines, une tête munie d’un bec court et d’un curieux chapeau rouge aux contours dentelés… et seulement une paire d’ailes. La chose… l’être… faute d’un meilleur mot, il résolut de la nommer « la Boule », en référence à sa forme générale… la Boule, donc, était recouverte de plumes, comme lui – et pourtant, il en était sûr, ce n’était pas un Rizatorien. Mais quoi, alors ?! La petite créature se déplaçait de manière un peu saccadée, penchée en avant, la tête furetant au ras du sol… comme si elle cherchait quelque chose par terre avec attention. Les bruits qu’elle émettait étaient doux, tranquilles : un curieux sabir dont il ne parvenait pas à déterminer l’origine, tant l’accent lui semblait étrange. Côt… côôôôt… côtcôt… cela signifiait-il quelque chose ? Il n’en comprenait pas une bribe, néanmoins, la Boule lui parut immédiatement sympathique. C’était un peu comme s’il avait rencontré une très, très lointaine cousine.

Soudain, la Boule se redressa et le regarda de son petit œil jaune, insondable… avant de se diriger résolument vers lui, inconsciente du danger qui rôdait.

« Qu’est-ce que tu fais ?! Ne viens pas ici ! » chuchota Angélus, que la panique rendait moins prudent.

La Boule continua d’avancer au pas de course, sans lui prêter attention. Parvenue à sa hauteur, elle le considéra avec attention et tendit le cou.

« Non… non non non… tu… mais arrête ! » gémit le cultempvateur. « Il y a un Mange-Temps, tout près, c’est très dange… »

Mais la Boule ne réagit pas, occupée qu’elle était à le sonder de son bec, ses côt-côôôt se répercutant sur les murs de la salle. Enfin, elle s’immobilisa, comme si elle avait trouvé ce qu’elle cherchait. Angélus retint son souffle… et la Boule se mit à picorer les grains de secondain qui étaient tombés de sa poche.

Côôôt.

Sylvie Bossi

Photo : ©sandrapetterson

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