Quand « Alien » devient féministe
Dans le premier Pop Up de la saison, puis un peu plus tard aux Scènes du Grütli, Rachel Gordy interprétera une femme, fascinée par la quadrilogie Alien, et qui nous parlera de ses souvenirs de la saga, sur fond de réflexions féministes. Eric Devanthéry signera la mise en scène de ce spectacle, qui constitue notre premier reportage de la saison aux Scènes du Grütli. Rencontre avec le directeur des lieux et metteur en scène et la comédienne que l’on pourra voir au plateau.
La Pépinière : Toutes les femmes sont des aliens, c’est donc une rencontre entre le texte d’Olivia Rosenthal, cette mise en scène, et Rachel Gordy, en tant que comédienne. Il y a ainsi différents arts qui s’entremêlent : l’écrit provient de la littérature, on joue au théâtre, et ça parle de cinéma. Comment ça s’est passée cette rencontre ? Qu’est-ce qui t’a conduit à monter ce spectacle ?
Eric Devanthéry : Ce qui est intéressant, c’est que le texte a été publié en 2016 chez Verticales, mais en fait, il a été écrit pour le théâtre. Il a été finalement monté il y a deux ou trois ans en France par un collectif. Et à la base, Olivia Rosenthal l’avait vraiment écrit comme un monologue pour le théâtre. J’ai découvert ce texte il y a quelques années en travaillant sur Moby Dick. On cherchait ce qu’il pouvait y avoir de féminin dans l’écriture de ce roman, qui n’a presque que des personnages masculins et qui présente une quête très masculine, pourrait-on dire. Donc c’est un comédien qui a amené ce texte et, dès la première lecture, ça a été un énorme coup de cœur. Et puis, à la suite de ça, j’ai lu d’autres textes d’Olivia Rosenthal, des romans, notamment un roman qui s’appelle On n’est pas là pour disparaître, sur la maladie d’Alzheimer. Cherchant une petite forme – à la fois en termes de scénographie, mais aussi de parole, de présence et de plateau plus ou moins nu – après Henry IV de Shakespeare, le texte s’est assez vite imposé. Dans ce texte, on a donc une narratrice, qui parle avec un « je » très proche, je pense, du « je » de l’autrice, qui dit en début de texte que c’est très difficile de parler de soi parce que, pour raconter n’importe quelle histoire, il faut en connaître la fin ; et connaître sa propre fin, c’est impossible parce que c’est la fin de toute l’histoire. Donc, elle va parler du cinéma, qui est un ensemble fini et plus précisément d’Alien, qui la ramène à son expérience de spectatrice adolescente. À partir de là, elle fait une exploration autour de la tétralogie avec Sigourney Weaver, qui s’étendent sur une période de 20 ans. Et elle fait une lecture extrêmement féministe : c’est vraiment un female gaze sur des films de science-fiction où effectivement, l’héroïne, c’est une femme, mais c’est une femme soldat. Elle déploie toutes les figures de cette femme : femme soldat, femme mère, femme mutante, femme alien, qui fait peur aux hommes… C’est vraiment une lecture complètement féministe de ces films. Et d’ailleurs, pratiquement à la fin du monologue, la narratrice dit : Alien, c’est un film de science-fiction, mais c’est un film de science-fiction pour les femmes. C’est assez surprenant, et c’est très beau parce qu’en fait, on peut vraiment aborder le spectacle sans avoir vu les films, ou en les ayant vus. L’écriture recompose le fonctionnement de la mémoire. Elle en parle dans l’ordre, mais, en fait, dans le 1, il est aussi question déjà du 4 par exemple. Je trouve donc cela assez génial et puis c’est intéressant, parce que je travaille beaucoup avec Rachel, et que cela repose sur le travail de virtuosité de l’interprète.
La Pépinière : Il y aura sous deux formes ce spectacle, avec d’abord une version Pop Up. Puis, en novembre, sur la Scène du Haut, une version un peu plus longue. Comment ces deux formes vont se différencier ?
Eric Devanthéry : Les Pop Up, c’est un volet important parce que ça ouvre sur d’autres publics, très concrètement. Je suis assez fasciné par la pointe de la Jonction, par la conjonction de l’Arve et du Rhône. D’ailleurs, on a fait cette marche pour la présentation de saison. Sur le viaduc de la Jonction, il y a une station d’épuration des SIG, qui est une espèce de bunker en béton avec des escaliers et plein de graffitis. Cela me fait penser à cette projection du futur qu’on a souvent dans les films, et donc je me suis dit qu’on allait travailler à cet endroit. Pour des questions d’autorisation, ce n’est pas possible. Mais je me suis dit que cela serait intéressant, dans une version donc différente de celle jouée sur scène – on n’a que le premier épisode du texte – d’avoir le public dans l’intimité, ou même dans la tête de la comédienne, grâce au casque qu’il aura sur la tête, pour être en immersion. Et nous, public, spectateurs et spectatrices, qui allons composer le cadre et nous reconstruire cette histoire qu’on nous raconte. Rachel est donc à la pointe de la jonction, alors que le public débute au sommet du viaduc de la Jonction. Il peut ensuite se déplacer jusqu’au bord du Rhône, en restant toujours à distance, plus ou moins grande. Et on se dit que ce que le théâtre ne peut pas, en salle, à savoir le panoramique, que le cinéma peut, on peut en quelque sorte le retrouver ici : le public est complètement dans l’image et va construire avec ce qu’il va regarder et comment. C’est une forme qui tient sur 35-40 minutes. On fait en sorte de commencer où la nuit commence à descendre, pour terminer dans la nuit : j’aime bien cette idée d’avoir l’interprète qui s’efface, qu’on perd, qui devient de plus en plus fantomatique. Et puis le texte en entier, donc les quatre épisodes, forme un autre tout, celui pour lequel l’autrice a écrit, et ça faisait sens de se retrouver aussi en salle. Et pour d’éventuelles tournées, c’est bien d’avoir ces deux formes : on pourrait aller dans des festivals avec la version en plein air parce qu’elle est adaptable assez facilement, ou au contraire dans une version en salle.
Rachel Gordy : Et puis ça dépend aussi du moment de l’année où on joue. À partir de novembre, les extérieurs, c’est plus compliqué, y compris les interprètes qui doivent rester dans le froid pendant aussi longtemps. Pour le public, aussi, écouter comme ça pendant 35 minutes, c’est peut-être un peu long, alors qu’en octobre, on peut aller jusqu’à mi-octobre, peut-être, en extérieur.
La Pépinière : Ce projet s’articule aussi autour des quatre films Alien, avec ce personnage de Ripley, qui représente beaucoup de choses, de formes féminines différentes. Comment créer le lien entre les films, ce personnage et l’interprète, avec ce rôle au plateau ?
Rachel Gordy : C’est un texte écrit à la première personne, donc je peux vraiment me fondre dedans, et toutes les lignes sont brouillées. Elle met le cadre assez vite sur le fait qu’elle ne peut pas raconter sa propre histoire, parce qu’il faudrait connaître sa fin, donc elle ne peut pas attendre sa fin parce, que sinon c’est trop tard. Donc, elle choisit de raconter Alien, mais elle en fait le récit à défaut de faire le récit de sa propre vie. Elle dit donc immédiatement qu’elle va brouiller les lignes. Et c’est toujours ce regard de travers avec notre subjectivité humaine, celle qu’on a par notre expérience, qui fait qu’on regarde des œuvres depuis où on se trouve. C’est-à-dire que dans cette pièce, on a une femme qui a priori a déjà enfanté, ou qui en tout cas est obnubilée par cette histoire d’enfantement, qui est étrange et puissante. Elle lit le personnage de Ripley à travers cette puissance, et tout le danger qu’elle peut représenter, seule femme parmi tous ces hommes. Et elle est en même temps celle qui sait, celle qui prend les bonnes décisions et celle à qui on vient de demander des conseils. Ce qui est assez aussi surprenant dans un film de 1979 : c’est plus attendu maintenant. Et d’un autre côté, on doit mettre sur elle des choses, comme se dire que, si elle est forte, alors peut-être elle n’est peut-être pas tout à fait uniquement femme. Et on joue quand même avec ça.
La Pépinière : Dans la description du spectacle, il y a cette citation de Virginia Woolf qui dit : « Ce n’est pas chose aisée d’être une femme dans un monde d’hommes. » Donc il y a vraiment une dimension féministe très affirmée dans ce spectacle ?
Rachel Gordy : Oui, complètement, avec la supposition en sous-main que ce pouvoir qu’ont les femmes d’enfanter, c’est-à-dire de créer l’humanité, est un pouvoir que les hommes n’ont pas. Et donc, c’est parce qu’ils ont peur, qu’ils ont pris cette puissance et qu’ils matent les femmes, pour les garder sous couvert. Historiquement, il y a vraiment quelque chose par rapport à la propriété et l’enfantement : c’est-à-dire qu’il faut savoir qui est le père pour savoir à qui va être donnée la terre. Et cela, c’est arrivé, dans l’humanité, avec une forme de capitalisme.
Eric Devanthéry : C’est à la fois intéressant et peut-être paradoxal – même si Rachel et moi, on est dans un travail d’intimité – d’avoir un homme qui choisit ce texte extrêmement féministe, porté par une femme, et qui porte une parole féminine. Mais je trouve que c’est intéressant parce que cela continue de poser des questions ou cela en repose. Et effectivement, dans cette lecture – ou cette relecture –, en 1979, je ne pense pas qu’on aurait pu avoir ce type de lecture, qu’ou alors de manière vraiment extrêmement marginale. Parce qu’en fait, si on prend l’envers, c’est une femme, outre la question de l’enfantement, évidemment, qui est spécifique au genre, qui a beaucoup d’attributs masculins : elle manie des armes, etc. C’est une héroïne, mais elle a plein de qualités – au sens de qualités philosophiques – liées plutôt aux guerriers masculins. Et ce qui est très intéressant, c’est vraiment la manière dont elle construit son texte aussi sur la mémoire : il y a énormément de différences entre les souvenirs de la narratrice et le film en lui-même. Et ça, c’est génial. Je pense qu’on peut totalement apprécier la pièce en ayant aimé le film ou pas ; ou au contraire se dire qu’elle raconte des choses, mais qu’en fait cela ne se passe pas comme ça. Cela nous met aussi, nous, public, dans une position active.
Rachel Gordy : Et, au-delà du female gaze que propose Olivia Rosenthal, il y a vraiment la question qui nous préoccupe les deux dans notre travail : quelle est la perception d’une œuvre et comment on affirme cette subjectivité qu’il y avait déjà aussi avec Louis(e) sur Louise Bourgeois ? Est-ce que si c’était écrit « Picasso », on le regarderait différemment ? C’est le fait de voir comment on regarde avec ce qu’on sait, avec ce qu’on est, et comment cela change complètement notre rapport. Et donc, quand elle regarde, elle se concentre sur Sigourney Weaver dans l’épisode 1, alors que, en réalité, elle n’est pas très présente dans toute la première partie, on voit surtout les autres. Par contre, quand on écoute la pièce, on se dit qu’il n’y a qu’elle.

La Pépinière : Pendant la présentation de saison, où on avait des bribes, des morceaux de phrases, il y avait vraiment cette notion de souvenir qui revenait beaucoup, et aussi celle de (re)mise en question. Comment faire pour que cela parle vraiment aussi à tout le monde, au-delà d’Alien, nos propres souvenirs de films, de spectacles, d’œuvres, à chacun-e ?
Rachel Gordy : On plonge vraiment dans un monologue intérieur. Je pense que tout le monde a eu ce moment où on raconte une histoire, ou bien on se la raconte dans la tête, et ça part dans tous les sens. C’est vraiment écrit comme on réfléchit. On part d’un endroit, on arrive complètement ailleurs, on essaie de revenir… Et donc, on est dans cette construction pour arriver quelque part où on ne s’attend pas forcément.
Eric Devanthéry : Par rapport à l’universalité du propos, on a quand même ce « je » de cette femme qui se déploie tout au long et qui revient par intervalles, mais particulièrement au début et à la fin, sur qu’est-ce que c’est que d’être mère ou père ou pas ou enfant ? Il y a vraiment cette question de qui sommes-nous ? Qu’est-ce que c’est que de dire « je », d’être un « je » ? Et puis, je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup d’humour dans le texte, mais moi, je trouve qu’il y a beaucoup d’humour. L’humour, c’est de nouveau une forme de « je ». Mais il y a vraiment des moments où la narratrice, le personnage, a des formes de fausse naïveté, où c’est clairement une parole de femme, mais elle prend une position d’homme, en disant que, effectivement, une femme avec des armes, c’est quand même dangereux. On n’est pas du tout dans un exposé ou dans une conférence sur Alien. On sent bien que c’est un prétexte, bien qu’excellent. D’ailleurs dans le recueil de textes qui composent Toutes les femmes sont des aliens chez Verticales, il y a un autre texte sur Les Oiseaux de Hitchcock sur le même principe. Je crois que c’est moins féministe, mais c’est quand même le même principe de la narratrice qui parle des Oiseaux. Et il y a aussi sur Le Livre de la jungle de Walt Disney. Donc, c’est quelque chose qu’elle aborde de diverses manières, mais aussi un prétexte pour parler de soi.
Rachel Gordy : C’est aussi la question de comment on se construit avec ces œuvres qui font partie de notre vie. Moi, je n’ai pas vu Alien quand c’est sorti, parce que je venais de naître, et j’ai extrêmement peur de ces bêtes gluantes, difformes et horribles qui attaquent. Il n’y a pas forcément besoin de se reconnaître dans Alien, ou d’avoir adoré Alien en fait pour entrer dans ce texte.
La Pépinière : Il y a donc un lien avec le cinéma. Est-ce que cela va aussi se manifester sur scène, visuellement ?
Rachel Gordy : Pour le pop-up, évidemment, le visuel est déjà construit par l’Arve et le Rhône. Contrairement au cinéma, où on vous dit où regarder, là, pour le pop-up, on a le choix de regarder où on veut, de ne pas regarder, de bouger, de choisir quel angle d’attaque on veut pour se raconter l’histoire. Et je pense que, de toute façon, ça va être différent du cinéma, parce qu’on ne va pas avoir plein d’images à la seconde. Donc, il y a quelque chose où chaque spectateur/trice arrive avec sa subjectivité et a des visions différentes, qu’il/elle ait ou pas vu Alien. Et même, s’il ne l’a pas vu, cela peut-être encore plus intéressant, parce qu’on s’imagine d’autres choses suite à cela. Il y a beaucoup de paroles dans ce texte, donc il ne faut peut-être pas trop charger avec tout ce qui va autour et laisser les spectateur/trices vraiment partir dans ce monde imaginaire, comme avec les livres, ou quand on est enfant. Et là on nous raconte une histoire, on est vraiment dans le conte.
Eric Devanthéry : C’est la question la plus difficile, parce que je change tous les jours d’avis ! Je lutte toujours contre mon désir, malgré le fait d’avoir une seule interprète au plateau, d’avoir une énorme scénographie. Pour l’instant, il y a trois pistes. La première, et j’ai l’impression que c’est celle qui va finalement se révéler, c’est comme le dit Rachel, d’être sur une parole et une présence, dans une très grande pauvreté de moyens. Dans les films, il y a énormément de plans, et d’ailleurs, et c’est aussi formulé dans le texte où, à plusieurs reprises, le personnage dit que ce qui est fascinant et effrayant avec Alien, c’est que c’est le seul film qu’on essaie de regarder par les bords, par les côtés : le danger est tout le temps hors cadre. Et ça, c’est quelque chose que j’aime bien. Il y a quatre réalisateurs différents, pour les quatre films, mais il y a quand même très régulièrement des images où il n’y a ni la bête, le ou les aliens, ni les humains. Un de mes désirs, on verra s’il aboutit, ce serait d’avoir une forme d’écran, mais avec uniquement des images vides de corps : ce qui fait qu’on continue à construire soi-même son propre alien et ses propres figures. L’image initiale, c’étaient les quatre affiches de cinéma qui dévoilent peu de choses, en restant dans des allusions. Et puis, le désir qui va, qui vient, mais qui est aussi lié au fait que les chats c’est un animal extrêmement compliqué à avoir sur scène parce qu’on ne peut pas les dresser. Il y a une fonction assez primordiale et importante, notamment dans le 1, d’une figure de chat, à travers les yeux duquel apparaît pour la première fois Alien. Donc, je me disais, ça serait quand même super d’avoir un chat qui soit libre sur le plateau. Mais, je n’ai pas trouvé de chat pour l’instant… Et il y a quand même l’idée, comme je disais initialement aussi, de revenir à une forme plus réduite, à quelque chose d’assez simple. Comme c’est extrêmement contraignant aussi par rapport à l’apprentissage du texte, parce qu’on est quasiment une heure seule, avec toutes ces boucles qui varient, on travaille trois heures par jour. On a donc un temps long, qui nous permet d’émettre des hypothèses, de les essayer, etc. Mais il n’y aura malheureusement pas le vaisseau.
La Pépinière : Eric et Rachel, merci infiniment pour ce moment d’échange. On se réjouit de voir ce que seront ces aliens aux Scènes du Grütli !
Propos recueillis par Fabien Imhof
Infos pratiques :
Toutes les femmes sont des aliens, d’Olivia Rosenthal
Mise en scène : Eric Devanthéry
Avec Rachel Gordy
https://grutli.ch/spectacles/toutes-les-femmes-sont-des-aliens
Photos : ©DR
