La Geste d’Avant le Temps : épisode 79

Votre salon est trop petit pour vos ambitions ?

Vous rêvez de parcourir des étendues sauvages, des citadelles élancées, de terrasser des dragons, de rencontrer des elfes, de mettre la main sur un trésor… ou d’embarquer sur un bateau pirate ? La Geste d’Avant le Temps est un récit participatif qui veut remédier à l’exiguïté de nos domiciles et rêver d’un autre monde.

La Pépinière a réuni des rédacteurs très différents : amateurs, confirmés, jeunes ou plus âgés, sages, originaux, déjantés, bagarreurs… Ensemble, ils vont vous emmener dans une quête épique, entre fantastique et science-fiction – sur les ailes de leurs imaginations !

Entre le feuilleton et le cadavre exquis, La Geste d’Avant le Temps vous accompagnera chaque jour dans un texte évolutif et des aventures palpitantes. Nous espérons ainsi vous changer les idées, en cette période confinée… Que faire à l’issue du projet ? Lecture publique ? Publication ? Performance ? Nous cherchons encore des idées !

Alors, vous nous suivez ? C’est parti ! Retrouvez le début du feuilleton ICI !

* * *

Épisode 79 : le face-à-face

Celui qui se faisait appeler Je’An se détacha avec lenteur de la paroi de pierre.

L’arrivée des intrus dans son repaire l’avait surpris, tant elle avait été rapide. Où donc ont-ils déniché une Table de Téléportation ?! Il avait délaissé son trône pour s’accrocher, griffes et tentacules tendus d’excitation, contre un des murs sombres de la caverne. Et il avait observé.

Le réveil d’Hypérion, celui d’Elestra… les explications de Nanji (Nanji !… qu’il rêvait d’étouffer calmement, avant de la dépecer avec soin)… celles de cette femme dont il ignorait le nom, mais qui sentait la même odeur que les Diacres de Rizator-III… le plus risible avait été les doutes d’Hypérion : quoi, c’était ça, l’adversaire que la prophétie lui envoyait ? Celui qui sauverait le Temps et Eien ?… L’apprenti-horloger était encore plus ridicule que dans ses souvenirs.

Cette observation, loin de le ralentir, s’était avérée profitable : enfin, il avait pu mettre une explication sur la sensation de peur et de danger qui ne le quittait plus ces derniers temps. Cette épée, que tenait Hypérion… Nanji lui avait donné un nom, la Néantine – et, s’il avait bien saisi… il frissonna : le Néant, voilà bien la seule chose capable de tuer un Mange-Temps tel que lui ! Qu’Hypérion l’effleure avec la lame et… par contre, si je parviens à mettre la main dessus… Celui qu’on nommait Je’An sourit de tous ses crocs, tout en contournant un tas d’horloges et de clepsydres. Le Néant, voilà qui pouvait complètement et définitivement détruire le Temps.

Mais quelle bonne idée…

° ° °

« Mais tu vas te calmer, saleté de machin ?! »

Hypérion bringuebalait son heaume et son plastron derrière la Néantine, qui à chaque virage menaçait de lui déboiter l’épaule. Il courait si vite qu’Elestra, Nanji et Euridy ne parvenaient pas à le suivre. À présent, il était seul – seul au milieu de l’immensité de la caverne, avec l’épée qui l’emportait.

« On va y arriver bien assez tôt ! Est-ce que tu as vraiment besoin de… »

L’épée ne l’écoutait pas : elle avait besoin d’un porteur, pas d’un passager récalcitrant. Tournant à gauche, elle inspira (métaphoriquement) l’air chargé d’une odeur pestilentielle… l’ennemi était là… tout proche… tapis… montre-toi… montre…

« Hypérion. Quelle bonne surprise. »

Celui qu’on nommait Je’An se tenait tranquille, appuyé contre une des colonnes de pierre. Derrière lui, un escalier grimpait dans la pénombre de la caverne. Et au pied de cet escalier, il y avait… Angélus ! Le cultempvateur gisait par terre, inanimé. Hypérion eut un mouvement pour aller le secourir ; un claquement de mâchoires rapides l’immobilisa. Le corps de celui qu’on appelait Je’An n’était plus qu’un tourbillon de paradoxes, hésitant entre albâtre et onyx, entre obscurité et lumière. Crocs, griffes, ailes, tentacules se mélangeaient dans un maelström confus, comme si le Mange-Temps hésitait entre une infinité de métamorphoses possibles, sans parvenir à en choisir une qui le satisfasse. C’était, à n’en pas douter, un spectacle terrifiant, qui glaça le sang d’Hypérion et figea sa voix dans sa gorge. Mais, au milieu de cette confusion mortelle et menaçante, il y avait quelque chose qui le terrorisait encore plus – l’odeur, l’abominable odeur… et les yeux, d’un rouge dément.

« Je… ’An… » bredouilla-t-il.

L’épée voulait bondir, mais il l’agrippait trop fermement. L’être infâme eut un clignement des yeux, et une impression de profonde satisfaction passa dans le nuage affamé qu’était son corps gigantesque.

« Je’An… » répéta la créature, d’un air amusé. « Oui, c’est comme ça que certains m’appellent. » Le Mange-Temps s’ébroua, quittant la colonne de pierre pour s’approcher de sa proie. « Hé bien ! Je suis heureux de te revoir ; nous n’avons fait que nous croiser, ces derniers temps – et je regrette nos anciennes conversations. Ta vision du monde était si… naïve, que c’en était rafraîchissant. »

La Néantine tremblait, mais pas autant qu’Hypérion dont les mains moites se raffermirent sur le pommeau de l’arme.

« Arrière ! » s’écria le garçon, d’une voix qui manquait terriblement d’assurance.

« Oh, rassure-toi, je ne compte pas te tuer trop vite – où serait le plaisir… ? » susurra le Mange-Temps, badin. À la vérité, il s’amusait trop pour escamoter l’affaire. « Parlons un peu d’abord, veux-tu ? La prophétie n’a jamais dit qu’il fallait nous hâter. »

« Tu… tu connais la prophétie ? » demanda Hypérion avec hésitation.

« Si je la connais ? » Le Mange-Temps éclata d’un rire métallique qui figea un instant sa forme nébuleuse en un nid de tentacules visqueux. « Bien sûr que je la connais. C’est même la prophétie qui m’a guidé jusqu’à toi. As-tu aimé mon petit tour de passe-passe, dans le Désert des Larmes Sèches ? Oh, j’en suis assez fier, je dois dire. Un mensonge ciselé avec tant de soin, durant tant d’années ! J’avais besoin de toi pour ouvrir le portail de la cité de Lu’Nl, c’est vrai – dont les Anciens (qui, pourtant, mangeaient dans le creux de ma main) ignoraient les secrets. Une fois arrivé à la Gare, n’ai-je pas joué le rôle du compagnon fidèle et ignorant à la perfection ? Mais, je dois dire, le clou du spectacle a véritablement été cette scène mémorable dans la grotte… c’est là que résidait la véritable illusion : alors que tout ce que tu avais vu auparavant (le campement des Fre’Hem, Lu’Nl, la Gare) était réel, cette scène futuriste n’était qu’une construction mentale dans laquelle je t’ai emmené. Franchement, tu y as cru ? Le monde virtuel d’EIEN – plutôt bien trouvé, non ? Au fil du Temps, j’ai eu le loisir de me pencher sur l’histoire de ta misérable planète… notamment sur l’Effondrement qui a frappé tes ancêtres. Ainsi, j’avais quelques éléments crédibles sur lesquels fonder mon histoire : tu savais que les technologies d’avant l’Effondrement n’existaient plus… il devenait alors facile, si facile de monter cette fable sur un monde virtuel, une entité ennemie nommée EIEN… quel dommage, vraiment, que ma couverture si parfaite se soit craquelée lorsque nous sommes arrivés sur Rizator-III… enfin, ça ne change rien au fait qu’à présent, je vais te tuer – j’y prendrai même énormément de plaisir. Et, quand ton cadavre encore chaud rejoindra celui de ce benêt de cultempvateur qui a cru m’arrêter… quand tes amies s’apercevront de ta défaite… je me ferai une joie de plonger cette épée dans le cœur de Nanji, avant de dévorer la Diacre et d’en finir avec Elestra – tout comme j’ai tué sa mère. »

Un cri aigu retentit dans la caverne, faisant sursauter Hypérion et le Mange-Temps. Elestra, Nanji et Euridy venaient d’apparaître, essoufflées.

Sylvie & Magali Bossi

Photo : ©Papafox

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Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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